"Je dessine pour réfléchir"


César Bardoux

C'est à l'occasion de l'exposition collective "71,1 %" (part que représentent les mers et les océans de la surface du globe terrestre) organisée à La Maison Marienia à Guéthary durant l'été 2016, que nous avons rencontré un jeune artiste talentueux, César Bardoux. Ses dessins hypnotisent par l'extrême finesse de leur exécution tout autant que par la densité et le relief qu'il fait naître sous la pointe de son Rotring.

Quand avez-vous commencé à dessiner ?
Je dessine depuis que je suis tout petit. Il faut dire que j’étais porté par mon environnement familial : ma grand-mère a fait les Beaux-Arts, ma mère est dans la photo, mais elle a toujours dessiné. Un enfant a besoin d’avoir une passion sinon il s’éteint. Le dessin m’a rassuré, il m’a permis de m’occuper tout seul et de me trouver. C’est un médium qui pousse à s’enfermer et à essayer de comprendre qui l’on est. Et il est parfois difficile de revenir à la réalité et de s’ouvrir aux autres.
Cela veut-il dire que c’est vous que vous cherchez dans vos dessins ?
Essentiellement, oui. C’est une façon de me découvrir. J’ai un dessin très lent, méditatif. C’est un cheminement intérieur assez compliqué. Je suis incapable de réfléchir sans m’occuper les mains, j’ai l’impression que les mains et le cerveau sont intimement liés et que l’un ne peut pas marcher sans l’autre. Un dessin peut me prendre quinze jours, un mois. Le temps n’a pas la même valeur quand je travaille, j’ai l’impression qu’il est suspendu.
Après avoir expérimenté différentes techniques, vous avez choisi le Rotring pour réaliser vos dessins.
Je suis d’abord passé par la plume. J’ai toujours adoré la gravure parce qu’on voit la construction de l’image et la précision de la trame, comme dans une tapisserie. J’aime la clarté et la pureté du dessin, alors qu’il est en réalité extrêmement complexe. Mon petit frère, qui dessine également et qui fait de l’animation, a récupéré la collection de Rotring de mon grand-père qui était architecte. Au début, j’y étais réfractaire parce que je trouve le trait de la plume plus vivant et plus souple, plus imprévisible aussi (il y a parfois des taches). Le Rotring me semblait aseptisé, produisant toujours le même trait, comme une machine. Et en effet, on utilise ces stylos dans la robotique pour faire les plans. Mais finalement, quand j’ai essayé, cela m’a énormément plu. Et c’est vite devenu obsessionnel. Au début, j’ai travaillé avec du 0,8 mm, assez gros, puis je suis descendu de palier en palier pour arriver à quelque chose de très fin. Cela prend beaucoup plus de temps, mais en même temps le dessin est de plus en plus complet, de plus en plus vivant, on arrive à des trames de plus en plus fines… Cela ne s’arrête pas. Là, j’ai envie de descendre encore plus et de travailler à la loupe. Je sais qu’à un moment, je vais atteindre la limite, à moins que je ne me mette à l’horlogerie ou la joaillerie qui requièrent une extrême précision (sourire).
Que recherchez-vous à travers cette quête obsessionnelle d’un trait toujours plus fin ?
Ce n’est pas tant un résultat que la sensation agréable que cela me procure, le goût de la pointe sur le papier, une proximité avec la matière qui remonte à mon enfance, comme enlever la fine écorce d’un bâton ou toucher une pierre. Cette sensation de gratouiller la feuille avec mon stylo me détend énormément. Evidemment, l’image arrive, elle est réfléchie et elle a un sens très symbolique, mais le procédé est primordial.
A vous entendre, on pourrait croire que l’image qui apparaît est presque accidentelle. Or son extrême précision laisse penser que votre dessin a été au contraire longuement réfléchi.
Disons que le dessin est l’étape la plus sympa. Je dessine très peu avant, je fais de tout petits croquis au critérium sur un carnet. Je fais rarement d’esquisses préparatoires. Quand je commence un dessin, je le pousse au maximum et j’arrête quand c’est terminé. Je ne peux pas commencer plusieurs travaux en même temps, parce que c’est vraiment un sujet, une pulsion et une finalité. Tant que je n’ai pas mené l’idée à son terme, je ne peux pas penser à autre chose. Il est vrai que parfois, quand je vois le temps que je passe sur un dessin, il m’arrive de me demander à quoi ça sert (sourire). Et puis je me dis que je fais ça parce que cela m’est agréable.
Votre travail, essentiellement en noir et blanc, permet beaucoup de jeux d’ombre et de lumière, et rend sensibles le relief et la matière…
C’est la seule bonne raison de passer autant de temps dessus, rendre cette vibration qui est forte et qui fait vivre le dessin. J’ai toujours aimé les effets visuels. Un de mes peintres préférés quand j’étais plus jeune était Vasarely, ses tableaux attrapent le regard.
... ainsi que l’illustre parfaitement ce dessin.
C’était une commande d’une galerie parisienne qui avait sélectionné trente artistes pour une exposition sur le thème de l’amour. Ils étaient, au départ, un peu sceptiques avec mes dessins sur les cailloux (sourire). Mais j’ai réussi à trouver la convergence et j’ai dessiné deux aimants pour symboliser l’attraction et le magnétisme.
Quelles sont vos sources d’inspiration ?
J’ai commencé par dessiner des arbres, chaque semaine un arbre différent. C’est une forme qui m’a toujours plu et un symbole extrêmement intéressant. Je photographiais un arbre et je le redessinais en y insérant des motifs géométriques ; j’essayais de m’approprier sa forme. C’est la première forme vivante que j’ai représentée. Et puis je suis arrivé aux poissons… Peut-être pour la proximité des arêtes et de l’arbre. Je vais souvent à la Galerie de paléontologie et d’anatomie comparée du Muséum national d’histoire naturelle, où il y a beaucoup de squelettes de poissons.
La géologie m’intéresse également beaucoup. J’ai rencontré, quand j’étais enfant, le grand-père d’un ami qui était géologue qui m’a passionné. Il m’a donné des quartz, des améthystes… C’était pour moi un trésor. Il m’a également montré des tas de bouquins qui m’ont fasciné. Je n’ai malheureusement pas pu suivre des études de géologie parce que le système éducatif français est tel qu’il ne permet pas d’étudier les sciences si l’on n’est pas bon en maths. Je me documente donc seul, en allant sur des sites ou dans des librairies spécialisées… Je dois avouer que je regarde surtout les images, qui me font rêver.
On trouve en effet dans vos œuvres des reproductions de cartes ou de coupes géologiques.
J’aime l’esthétique du schéma, volontairement simple pour être explicatif. J’aime cette simplicité, elle marque un aboutissement, une sorte de calme après la tempête. Pour moi, les choses les plus belles sont les plus simples.
Les œuvres exposées ici présentent plusieurs techniques différentes : monotype (impression sur papier), dessin au Rotring et dessin au crayon à papier, et peinture.
Je crois que ce sont mes études aux Beaux-Arts qui m’ont poussé à me diversifier techniquement, avec l’effet frustrant qu’à toucher à tout, on risque de ne rien aboutir. C’est pourquoi j’ai décidé de pousser la technique du Rotring au maximum.
Pour les monotypes, je me suis fabriqué ma presse. Je travaille sur un pain de terre en argile, je peins sur cette argile humide avec une encre grasse, puis je viens poser ma lumière dans cette encre en enlevant de la terre avec différents outils. J’imprime sur un papier indien très fin, j’enlève strate par strate et je continue… C’est un procédé beaucoup plus rapide, qui me permet de respirer un peu après les dessins.
Quand je peins, c’est également très long. La peinture à l’huile est un médium très capricieux. J’aime bien parce que c’est de la chimie, il faut que les couches communiquent entre elles, il y a des règles à respecter. C’est un exercice beaucoup plus rigoureux que ce que l’on imagine.
Arrêtons-nous justement sur cette toile, qui se distingue des autres œuvres par sa double originalité : peinture et polychromie. Pouvez-vous nous en parler ?
J’aime beaucoup, dans la peinture religieuse, la construction rigoureuse, moins l’omniprésence de l’humain. J’ai donc voulu rendre hommage à la peinture religieuse, mais en mettant en avant les règnes végétal et minéral, antérieurs à l’homme. Celui-ci est toutefois présent, à travers la reproduction d’un schéma scientifique car je pense que la science est la plus belle création humaine. Certains pourront également trouver une référence à la Trinité à travers les trois roches.
En réalité, je n’aime pas devoir expliquer mes œuvres, justifier pourquoi j’ai mis tel ou tel élément. Je vois surtout ce tableau comme une nature morte à l’ancienne. Je pense en particulier à Giorgio Morandi, qui avait un atelier rempli d’objets qu’il choisissait de manière aléatoire pour ses compositions, en fonction de la lumière, de l’harmonie des formes entre elles…
Pour conclure, y a-t-il des projets que vous souhaiteriez évoquer ?
C’est ma dernière année aux Beaux-Arts, je suis donc concentré sur le travail que je vais présenter. On verra la suite. J’aimerais peut-être présenter des concours pour aller étudier à l’étranger… Je fais confiance à l’année qui vient pour m’apporter des opportunités.
César Bardoux en quelques dates :
• 12 octobre 1991 : Naissance à Paris
• Septembre 2011 : Entrée à l’Ecole des beaux-arts de Paris