Le Collier rouge


Jean Becker

Pour son nouveau long-métrage, Jean Becker a choisi d'adapter le roman de Jean-Christophe Rufin, Le Collier rouge. Sur fond de Première Guerre mondiale et de ses atrocités, la confrontation de deux hommes que tout semble opposer... Le réalisateur, amoureux des rapports humains et des acteurs, nous charme une nouvelle fois par sa petite musique intérieure, magnifiquement interprétée, entre autres, par François Cluzet, Nicolas Duvauchelle et Sophie Verbeeck.

Quelle idée géniale de réunir François Cluzet et Nicolas Duvauchelle ! C’est la première fois qu’ils tournent ensemble.
Je cherchais un homme d’âge moyen, qui pouvait incarner une certaine bourgeoisie, et puis un petit paysan. En général, Duvauchelle joue les voyous, mais je pensais qu’il pouvait avoir la simplicité d’un paysan. Les confronter m’amusait. Je ne connaissais pas Nicolas, j’avais déjà fait L’Eté meurtrier avec François. Cela a tout de suite marché. Ils sont partis dans le grave l’un et l’autre, mais je les ai resserrés car Lantier du Grez [incarné par François Cluzet] n’a aucune agressivité envers Morlac [Nicolas Duvauchelle], au contraire… Il n’est pas loin de penser qu’il a peut-être raison.
Cela démarre comme un film à suspense. On se demande vraiment ce qu’a bien pu faire Morlac pour se retrouver en prison. Et vous vous amusez à retarder la révélation du crime commis.
C’est un film policier ! J’ai fait plusieurs adaptations et puis je revenu à la construction du livre de Jean-Christophe Rufin. Si on raconte dès le début le motif de son emprisonnement, on casse tout.
Le choix de vos acteurs dégage une grande harmonie et un équilibre qui gomme la notion de premier et deuxième rôles. François Cluzet, Nicolas Duvauchelle, mais également Sophie Verbeeck, dont le personnage n’est pas central, mais il est si essentiel dans le mécanisme de cette confrontation entre les deux hommes qu’on a l’impression qu’elle est beaucoup plus présente à l’écran. Valentine existe, même quand elle n’est pas là.
Mon père disait : « Il n’y a pas de premier, de second rôle, … Il n’y a que des personnages. » C’est lui qui avait raison. Des acteurs ont accepté de jouer dans mes films pour trois ou quatre répliques, car ils savaient qu’ils étaient là pour quelque chose.
On peut souligner également votre goût pour les « figures » qui composent le tableau. Je pense en particulier à la vieille femme, au maréchal des logis, au geôlier. Ils contribuent fortement à planter le décor et l’ambiance lourde de l’ouverture du film.
La vieille dame est bouleversante. Elle est hélas décédée. C’est Jean-Quentin Châtelain, un acteur suisse, qui joue le geôlier, il est formidable. Patrick Descamps, très bon acteur également, interprète le maréchal des logis. Il faut ajouter Gilles Vandeweerd, qui joue le simplet. Ce n’était pas un rôle facile. Je m’étais inspiré pour ce personnage d’un personnage d’un film de mon père [Jacques Becker], Goupi mains rouges.
C’est un film court (1 h 23), mais qui cumule les difficultés de réalisation : film d’époque, film de guerre avec des scènes de tranchée et tournage avec animaux.
Cela a été un tournage difficile, surtout à mon âge, je peux vous le dire, j’en ai bavé. J’en ai bavé physiquement, mais j’ai des souvenirs étonnants. On tournait en Charente, les figurants n’étaient pas des professionnels, mais des gens du coin. A la fin de la journée, après les scènes éprouvantes de combats dans les tranchées, ils passaient près de moi, fatigués, couverts de boue, et ils me disaient : « Merci, monsieur Becker. » Je pensais que c’était ironique, mais non, ils étaient heureux et me remerciaient d’avoir découvert ce qu’a été la guerre de 1914… Alors, ça ! C’est dans ces moments-là qu’on se dit vraiment que le cinéma, c’est magique.
Qu’est-ce que cela fait d’être un monument du cinéma français ?
Qui ?
Vous.
Ah, non, je refuse.
Cela vous fait plaisir ou cela vous emmerde ? Vous pensez que c’est votre âge qui ajoute au poids de la renommée ?
C’est pas ça… Comment vous expliquer ? Vous, vous me dites ça, mais les gens de la profession ne l’ont jamais dit. Je n’ai pas pris part à un festival, je n’ai jamais été aux César… La profession ne m’a jamais reconnu. Pour tout vous dire, cela me fait un peu mal.
Et pourtant, tous les acteurs qui ont tourné avec vous saluent votre travail et vous êtes éminemment apprécié pour votre amour des histoires, des personnages et de la réalisation.
J’ai l’impression d’être un pestiféré dans cette profession. Prenez un type comme Verneuil, il a quand même fait des jolis films… Pestiféré. C’est pas bien, c’est pas normal. Il y a un snobisme de la qualité. J’ai pourtant raconté des histoires originales, avec des acteurs qui les ont très bien servies. Ce n’est pas de la rancœur, je vous rassure, à 85 ans, je m’en fous. Mais je pense à d’autres qui ont été dans mon cas, et ce n’est pas bien. Ce qui me fait plaisir, c’est que l’on commence à organiser des événements sur mon père, il y a eu un festival en Italie et en Espagne, Frémaux a fait quelque chose à Lyon. C’est un grand cinéaste, mon père, il a fait une vraie œuvre, il a fait deux ou trois films inoubliables. Il faut le dire.