De Gaulle


Isabelle Carré

À peine la date de libération des cinémas avait-elle été annoncée qu’Isabelle Carré a sauté sur son téléphone pour proposer à Xabi Garat de venir présenter De Gaulle au Sélect. C’est donc tout naturellement que nous avons parlé d’Yvonne de Gaulle bien sûr, mais aussi de résistance et de la nécessité de soutenir la culture.

Interpréter un personnage historique n’est-il pas trop contraignant pour un acteur ?
Si, d’autant que je ne suis pas très bonne en imitations ! J’aurais été très encombrée s’il avait fallu « coller » au personnage. Mais heureusement, j’avais une grande liberté parce qu’Yvonne de Gaulle est passée à travers les mailles de l’histoire. Elle n’a pas donné d’interviews, on ne connaît même pas le son de sa voix ; il existe seulement quelques photos d’elle accompagnant son mari, quelques pas derrière, toujours très discrète. J’aime beaucoup cette humilité et le mystère qui était le sien.
Lambert, lui, a parfaitement réussi le pari, parce qu’il a su placer le curseur au bon endroit, aller vers le personnage tout en mettant de son émotion. Le réalisateur a été attentif à ce qu’il ne soit pas trop dans l’imitation et soit plus sincère. C’était important pour qu’on puisse s’identifier à cet homme, le redécouvrir autrement.
On redécouvre aussi, avec une sonorité particulière aujourd’hui, l’appel à ne pas se résigner.
Ce qui nous touche, c’est le regard que l’on peut poser sur cette figure historique. Le pouvoir galvanisant d’une parole, d’une vision. Aujourd’hui, on a soif de sens, et de sens collectif, de patriotisme de cœur. Cet homme ne pouvait pas se résoudre à voir son pays partir en lambeaux, sa femme était prête à y laisser sa peau et celle de ses enfants. Ce courage est bon à voir et à entendre aujourd’hui.
L’angle choisi est très intéressant. Gabriel Le Bomin n’a pas voulu faire un biopic, il a choisi un moment particulier, mai et juin 1940, pour expliquer comment s’est créée la Résistance et comment un homme résistant va construire et rendre possible ce mouvement. Et l’on s’aperçoit que c’est un faisceau de décisions humaines arbitraires qui auraient pu ne pas arriver, mais qui le devaient parce que les convictions étaient si fortes qu’elles ont été capables de surmonter les épreuves. C’est l’idée de ne pas se résigner, qu’on a vraiment envie d’entendre aujourd’hui. Nous sommes dans un monde qui brûle. Je pense à la phrase de Jacques Chirac : « La forêt brûle et nous regardons ailleurs. » Aujourd’hui, la forêt brûle et on la regarde brûler, en se sentant impuissants. Et j’ai le sentiment que c’est davantage par nos volontés que par une décision politique que les choses parviendront à changer. C’est en quoi la figure de de Gaulle est un exemple.
La réalisation est particulièrement soignée par Gabriel Le Bomin, qui est féru d’histoire.
C’est un historien, et il s’entoure d’historiens. Il a un souci du détail et de la précision historiques que j’ai rarement vus dans un scénario. Il avait déjà montré ce goût dans Les Fragments d’Antonin, mais aussi plusieurs documentaires. Et en même temps, il a conscience que cette histoire est éminemment romanesque, alors que tout est vrai !
Romanesque par ses péripéties, mais également par la figure d’Yvonne, qui est une grande amoureuse.
Elle est folle de lui. Je me suis beaucoup inspirée de la phrase qu’Yvonne a prononcée quand ils se sont rencontrés : « Ce sera lui et personne d’autre. » C’est un couple qui n’a jamais eu un geste de tendresse en public, ils se vouvoyaient, il y avait une grandeur pudeur. Et en même temps, cet amour filtre dans toutes leurs lettres. Elle sait que son mari a un rôle à jouer pour le pays, qu’il a un destin et elle veut lui en donner les moyens, quitte à mourir. Elle a cette intuition que si elle ne part pas, elle ne lui laisse pas les mains libres.
Comment avez-vous travaillé vos personnages avec Lambert Wilson, alors que vous avez finalement peu de scènes ensemble ?
Même si on l’avait vu dans le scénario, on était très surpris de ne pas se croiser davantage sur le plateau. Du coup, quand on se retrouvait, on était très heureux de se voir. C’est quelqu’un pour qui j’ai beaucoup de respect. J’avais joué avec lui dans Cœurs d’Alain Resnais, où il jouait déjà un militaire dont j’étais amoureuse. J’aime beaucoup sa disponibilité, sa camaraderie, sa générosité, ce que dégagent ses yeux quand il joue. Il a une sensibilité qui me touche beaucoup. Cela nous a aidés d’avoir ce passé, et quel passé ! Etre sur un plateau d’Alain Resnais est très marquant parce que l’atmosphère qui y règne ne ressemble à aucun autre tournage. Il y a un silence, un immense respect des uns et des autres que lui, par sa personnalité, insuffle à chacun. C’est un maître ‒ je n’arrive pas à en parler au passé. Lambert et moi nous sommes donc servis de ce passé pour incarner ce couple qui a déjà une vie derrière lui.
C’est aussi le rôle d’une mère ‒ la dernière des trois enfants des de Gaulle était atteinte de trisomie. On imagine que cela a été votre première motivation pour accepter le rôle…
Oui, absolument. Tout ce qui touche aux enfants est mon nerf sensible. J’aime découvrir des mondes auxquels je n’ai jamais eu accès. Je l’avais ressenti avec le langage des signes (Marie Heurtin de Jean-Pierre Améris), dans les orphelinats de Phnom Penh (Holy Lola de Bertrand Tavernier). Cette dernière expérience m’a beaucoup heurtée car ces enfants étaient dans des états épouvantables, et il était très difficile d’arriver pour poser ses caméras, et repartir après en les laissant là. Et en même temps, il est important de le montrer.
J’étais très concentrée sur la petite Clémence, mon challenge était d’arriver à lui offrir la possibilité de s’exprimer. La trisomie exacerbe les sensations, elle avait très peur des explosions, de la flamme des briquets. Ce sont des enfants qui ont une sensibilité immédiate, ils ne peuvent pas mentir, ils ne peuvent pas jouer. Il fallait être là pour elle, la rassurer, accepter qu’elle ne veuille pas, prendre le temps… Chaque scène était une redécouverte totale.
Peut-on dire un mot de vos partenaires, Catherine Mouchet, Sophie Quinton et Evelyne Buyle ?
Je n’avais jamais joué avec Catherine, mais c’est quelqu’un que je suis depuis Thérèse et que j’aime énormément. J’ai été très touchée par sa façon d’aborder son rôle et de travailler les situations.
Sophie incarne ma soeur, et je trouve qu’on a vraiment une sororité très juste. On a beaucoup discuté entre les prises, je la trouve vraiment merveilleuse, et je lui ai dit que je voulais absolument rejouer sa sœur !
Quant à Evelyne, elle a été notre référence « bonnes manières » sur la façon de se tenir à table, et elle était très à cheval sur les conventions, c’était rigolo !
On ne peut pas terminer cette conversation sur un film qui parle de résistance sans parler de la culture, qui a été la grande oubliée du confinement (et le parent pauvre du déconfinement), et que vous avez défendue avec conviction à la cérémonie des Molières, ainsi qu’à la présentation du film devant le ministre de la Culture.
On est bien d’accord. Je ne comprends pas en quoi aller au cinéma ou théâtre était plus dangereux que de prendre le bus ou le métro. Alors qu’on a vu combien les gens en avaient besoin, étaient demandeurs, en allant chercher des contenus sur Internet. Les artistes ont été sollicités pour des animations sur Internet, pour des articles sur le confinement. Tous ont répondu présent. Il serait juste qu’il y ait un retour, que les gens reviennent au cinéma, au théâtre, achètent des livres pour que la culture vive et que les artistes puissent en vivre. Pour beaucoup d’artistes, cette période a été dramatique et les a fragilisés. Peut-être a-t-on, à tort, considéré que la culture n’était pas un produit de première nécessité… Alors que si. Comme je le raconte dans Les Rêveurs, moi elle m’a sauvé la vie.