L'Idéal


Frédéric Beigbeder

C’est au public basque, au cinéma Le Select de Saint-Jean-de-Luz, que Frédéric Beigbeder a choisi de dévoiler en premier son deuxième film, L’Idéal. Rencontre avec un « paresseux nerveux* » pour parler cinéma et littérature.

C’est votre deuxième film, une nouvelle fois tiré d’un de vos romans. Pourquoi adapter vos livres, au lieu d’écrire un scénario original ?
C’est un mélange de paresse et d’envie d’améliorer peut-être le livre. Quand un livre est publié, on ne peut plus le corriger, c’est assez triste. Alors lorsqu’un producteur vous propose de l’adapter, c’est une chance extraordinaire de pouvoir ajouter ou enlever des choses. Le roman Au secours pardon était un huis clos dans une cathédrale de Moscou où Octave Parango se confesse à un prêtre ; le film, lui, est axé sur cette entreprise française qui domine le monde la beauté. J’ai seulement conservé le même décor et la même construction.
Par paresse, je veux dire que l’on gagne un an à peu près en adaptant un livre. J’ai déjà la trame, les personnages et je peux tout changer sans avoir peur de trahir l’auteur puisque c’est moi qui l’ai écrit. Je suis à la fois libre et avec une structure, c’est un bon système. Mais je voudrais bien arrêter et, la prochaine fois, faire un film qui soit une création ou l’adaptation d’un roman d’un autre.
Vous envisagez donc refaire un film ? La bande-annonce proclame « le dernier film de Frédéric Beigbeder », avec l’ambiguïté de sens amusée que recouvre le terme.
C’est une blague en effet, mais la réalité c’est que je n’en sais rien, cela va dépendre du public. Si personne ne va voir L’Idéal, plus personne ne voudra me faire faire du cinéma. Le deuxième film, c’est le vrai jugement. En France, le cinéma est pas mal aidé par différentes institutions, et on donne leur chance à de nombreux premiers films. Le deuxième, c’est déjà plus compliqué. Le troisième, si cela n’a pas marché avant, on ne le fait pas.
Dans votre roman Au secours pardon, vous avez ces mots : « la tristesse est nécessaire ».
Octave Parango est une caricature du connard hétérosexuel, à la fois complice et victime de la beauté féminine, et organisateur de cette tyrannie. Il est perdu, désespéré. Je le vois comme une extension démultipliée de moi-même quand j’allais très mal. Je pense que beaucoup de gens de ma génération ont fui leurs sentiments ou leur sincérité dans la fête, le luxe…, dans un certain nombre de dérivatifs à la vérité. Je suis un grand champion de la fuite de soi-même. Au secours pardon parle de ces excès, de la frénésie de la nuit, les filles, la drogue, l’alcool. Cette phrase dit qu’il faut se regarder dans un miroir et accepter que l’on ne va pas bien. La tristesse, comme la mélancolie, est enrichissante, il ne faut pas la fuir. Ecrire ce qui ne va pas peut aider. Ecrire L’amour dure trois ans quand j’ai divorcé m’a beaucoup aidé. Comme réaliser le film m’a aidé, parce que je l’ai fait après mon deuxième divorce et que j’ai donc revécu l’histoire (rires).
J’écris des livres légers, d’autres plus graves, celui-là fait partie des œuvres plus sombres. Il y a de la drôlerie aussi, mais qui relève davantage de l’humour noir, sarcastique, pessimiste. Et il y a aussi le sujet de l’apparence physique, comment le corps humain est exploité, comment on nous impose un idéal physique précis qui rend tout le monde malheureux. Tout le monde subit la dictature de la jeunesse, de la minceur, de la blondeur. J’ai voulu décrire comment certaines personnes décident qu’il faut ressembler à certaines filles.
Le livre était plus sombre, avec des questionnements profonds sur la beauté, et sur la liberté. Le film a une folie et un rythme qui évoquent les films américains. On sent que vous vous êtes amusé en le faisant.
C’est gentil. Je crois qu’au cinéma, on a davantage besoin de séduire qu’en littérature où l’on peut se permettre des digressions pour le plaisir du style. Au cinéma, il faut tenir le public et faire quelque chose qui soit distrayant. De ce point de vue-là, si le film ne fait pas français, c’est plutôt un compliment ! (Rires.)
Votre culture cinématographique perce à travers les références à des films cultes disséminées. Je pense notamment à la scène de la war room, et aux montagnes russes de la soirée chez l’oligarque russe, qui sont deux séquences particulièrement drôles.
Cela me fait plaisir parce que ce sont deux scènes clés. La réunion dans la war room pose le problème. Il est vrai que c’est un hommage au cinéma satirique que j’aime, et en l’occurrence à Docteur Folamour de Kubrick. L’autre scène était pour moi importante parce que c’est là qu’Octave et Valentine se rapprochent. Il y a le goût de la fête et le goût du spectacle pour que ce soit marrant, parce que j’avais très peur du côté film à message. C’est un film qui dit des choses, mais pas trop lourdement, sans se prendre au sérieux.
Le message est clair et radical ‒ la mode est fasciste ‒, mais l’enveloppe est vraiment jubilatoire.
Ce que j’aime, quand je lis certains auteurs, notamment Houellebecq, c’est lorsque des phrases disent en peu de mots quelque chose de très brutal et dont on sait tous que c’est vrai. Par exemple, lorsque le personnage interprété par Jonathan Lambert dit : « Notre but est que trois milliards de femmes aient envie de ressembler à la même. » Ce qui est jubilatoire, c’est d’entendre quelqu’un avouer publiquement ce qu’il ne dirait jamais normalement. Aucun grand patron d’une entreprise de mode ou de beauté n’avouera que c’est ça son but. Et pourtant, c’est son but. J’aime bien rigoler, mais j’aime aussi l’honnêteté. Contrairement à des hommes politiques qui doivent rendre des comptes à leurs électeurs, ces gens-là prennent des décisions bien plus importantes tous les jours sans risquer grand-chose. Le film s’en moque un peu, cela fait du bien.
Vous évoquez également les Femen.
J’ai rencontré les filles qui ont créé ce mouvement pour le magazine Lui. J’ai beaucoup d’admiration pour leur courage parce que ce qu’elles font est très dangereux. Elles se font régulièrement rouer de coups, elles sont emprisonnées de manière brutale. Les Pussy Riots encore plus, avec deux ans de camp de travail. Je trouvais normal de renvoyer l’ascenseur à ce nouveau mode de militantisme, beaucoup plus punk que le féminisme traditionnel.
C’est une autre représentation de la féminité.
Ce film s’adresse aux femmes. Il va sortir le 15 juin, en plein pendant l’Euro. Les hommes regarderont les matches, et j’espère que les femmes iront voir mon film. Ce néo-féminisme activiste a un message très moderne qui rejette les schémas imposés à toute l’humanité par une industrie qui, il faut bien le dire, est méprisante, raciste et cynique avec cette idée que les visages doivent être éternellement jeunes et clairs.
Comment faut-il interpréter cette dénonciation ? Vous tournez définitivement le dos aux femmes jeunes et belles et aux mannequins que vous fréquentez pour votre magazine, ou elle participe simplement de votre dualité ?
Je ne suis pas une balance qui dit du mal des autres, je dis du mal de moi-même et de mes contradictions. En exposant mes paradoxes j’expose ceux de la société actuelle, je ne suis pas différent des autres. Prenons un exemple extrême de ce paradoxe : tous les magazines féminins affichent des mannequins mineurs, et par ailleurs, la pédophilie est considérée, à juste titre, comme la pire des abominations. Il y a là une « injonction paradoxale » telle que la psychiatrie la définit. On dit aux gens de désirer des enfants, alors que c’est la pire chose au monde. Oui, je suis rempli de contradictions, parce que j’adore les jolies filles et que je trouve dégueulasses ces canons établis qui font que les femmes noires font tout pour s’éclaircir la peau, que des beurs de troisième génération ne se sentent pas français… Si les physiques de mode ne leur ressemblent jamais, comment voulez-vous qu’ils se sentent chez eux et bien dans leur peau ? Ce ne sont pas seulement mes contradictions, ce sont les contradictions de la société.
Dites-moi un mot de Gaspard Proust, qui interprétait déjà le rôle principal de votre précédent film.
Je ne voyais pas quelqu’un d’autre pour faire ce qu’il fait. Il se retrouve quand même au lit avec huit filles aux seins nus et reste distingué, pas vulgaire, pas graveleux. Il a une attitude à la fois élégante et désespérée qui fait que ça passe – je crois. Gaspard pourrait rester chic dans n’importe quelle situation. Et puis, pour jouer le connard sarcastique, il est parfaitement dans son registre ! Il sait mettre des mots sur un malaise pour en libérer.
Il a participé à l’écriture des dialogues ?
Nous sommes venus ici à Guéthary pour travailler le scénario. Et il a en effet ajouté plein de trucs marrants. C’était un travail très agréable.
Comment avez-vous pensé à Audrey Fleurot ?
Il fallait une dingue ! (Rires.) Audrey avait envie de faire une comédie déjantée, mais ce n’était pas évident d’accepter le rôle, il faut y aller car le personnage est chargé ! Il fallait aussi une femme de caractère, mais qui n’ait pas un physique de mannequin, qui n’ait pas 22 ans et qui soit voluptueuse. Et puis surtout, il fallait quelqu’un de suffisamment psychopathe pour accepter de se faire taser par un nain alors qu’elle était enceinte de 6 mois ! Elle a également fait des montagnes russes, malgré la désapprobation des assurances. Elle a été très courageuse et très patiente parce qu’on tournait parfois jusqu’à 4 ou 5 heures du matin. C’est une actrice très généreuse.
Vous avez laissé de la place à l’improvisation dans cette folie ?
L’écriture est extrêmement travaillée, donc je tiens à ce qu’on tourne ce qui est écrit. Parfois, cela fonctionne très bien, d’autres fois pas du tout. Il y a des choses très drôles à lire, qui ne marchent pas quand elles sont incarnées. A ce moment-là, il faut essayer d’autres choses, changer d’endroit pour qu’il se passe quelque chose. Mais ce n’est pas de l’improvisation dans la mesure où il y a un cadre. En revanche, il se passe toujours des choses que l’on n’avait pas prévues, et c’est ce qui est marrant au cinéma d’ailleurs. Et ce sont souvent les meilleurs moments du film.
Je me permets une remarque personnelle : vos films me reposent et me distraient, contrairement à vos livres dont la densité m’accable. Chaque phrase prête à réflexion, il faut revenir en arrière, reprendre… C’est épuisant !
C’est plus fluide en effet. Cela me fait plaisir ce que vous me dites parce que c’est un défaut d’excès de densité. Même dans un roman, il faut que l’on puisse avancer, chaque phrase ne doit pas chercher à être brillante. Flaubert dit une chose à ce sujet : « ce qui fait un collier, ce ne sont pas les perles, mais le fil ». Le plus dur est de donner envie de suivre les personnages. Si on doit s’arrêter sur chaque « perle », c’est problématique. J’ai essayé de travailler là-dessus, et dans Oona & Salinger, j’espère qu’on avance un peu mieux. 99 francs était écrit par blocs, c’est un peu fatigant, c’est vrai.
* « Tout enfant, j’ai senti dans mon cœur deux sentiments contradictoires : l’horreur de la vie et l’extase de la vie. C’est bien le fait d’un paresseux nerveux. » Charles Baudelaire, Mon cœur mis à nu.