La Fille du patron


Olivier Loustau, Stéphane Rideau et Pierre Berriau

"Esprit d'équipe". C'est l'expression qui vient aussitôt à la bouche quand on sort de la projection de La Fille du patron, premier long-métrage d'Olivier Loustau. La rencontre avec le réalisateur, accompagné de deux de ses acteurs, fait bien plus que la confirmer : elle lui donne tout son sens.

Pour votre première réalisation, vous avez choisi de parler du monde ouvrier. Ce choix répond-il à une volonté politique ou est-il davantage inspiré par votre histoire personnelle, votre père étant lui-même ouvrier ?
Olivier Loustau. Il relève plutôt d’une démarche personnelle, mais il est politique d’une certaine manière, dans la mesure où j’essaie de cultiver ce que certains appellent le lien social, en dehors de toute considération politique ou ethnique.
Pourquoi avoir donné un titre qui privilégie davantage l’histoire d’amour ?
OL. Le mélange des genres m’intéresse, entre romance et comédie sociale. Précédemment, j’ai joué avec Pierre Berriau ici présent Face à la mer, un court-métrage qui pouvait s’inscrire entre cinéma social et cinéma presque fantastique. La Fille du patron traite des différences sociales, et l’amour peut être une passerelle entre les classes.
Vous décrivez la fin d’un cycle.
OL. C’est la fin d’un monde, en effet. La part de l’industrie en France diminue de plus en plus, et en tant que fils d’ouvrier, j’ai parfois le sentiment que les seuls qui ont conscience de l’existence des ouvriers, ce sont les ouvriers eux-mêmes. Dans les centres urbains, les ouvriers n’existent que dans les journaux télévisés à l’occasion de fermetures d’usines, et toujours sous les traits de la colère ou de la manifestation. La seule visibilité dans les médias comme dans le cinéma se limite à des braseros et des drapeaux rouges. J’avais envie de porter un regard vivant, un regard de l’intérieur sur ces gens, de vivre avec eux sans les juger.
Au lieu de l’attendue lutte des classes, vous mettez en avant l’esprit d’équipe, fièrement porté et magnifié par la pratique du rugby.
OL. Il ne s’agit pas de nier l’existence des classes, mais il ne faut pas juger une personne en fonction de son appartenance à une classe. C’est une question d’individus, et à mes yeux, les individus peuvent fonctionner ensemble, quelles que soient leurs origines. La PME dans laquelle se situe l’action du film est comme un bateau dans lequel patron, cadres et ouvriers sont également embarqués ; tous ont intérêt à ce que l’usine perdure. Et il y a encore moins de lutte entre des individus qui travaillent ensemble et qui le week-end portent le même maillot. C’est pour sa mixité sociale que le rugby m’intéresse beaucoup. Sur le terrain, un gars qui fait 120 kg, on se fout de savoir ce qu’il fait dans la vie.
Stéphane Rideau. Ou même 60 kg, du moment qu’il court vite ! (Rires.)
OL. Les valeurs attachées au rugby, la fraternité, la solidarité, le sacrifice, le courage, sont les mêmes que celles du monde ouvrier que je souhaitais dépeindre. Je voulais déplacer le conflit social sur un terrain de rugby et leur combat pour la dignité, pour l’honneur se passe lors de la finale où les hommes jouent pour leur propre couleur, en défiant le patron.
L’esprit de corps est si éclatant à l’écran que l’on pourrait croire que les acteurs se connaissaient avant. Comment avez-vous réalisé votre casting ?
OL. Je connaissais Stéphane comme acteur, je l’ai appelé et cela a été une évidence. Quant à Pierre, j’avais déjà travaillé avec lui. J’aime son travail de comédien, et j’ai aimé sa proposition sur ce rôle qui me semblait tenir compte de ses capacités physiques : il n’y a pas un club qui fonctionne sans coupeur de citron ! (Rires.)
Le casting est une rencontre d’acteurs, j’en connaissais quatre avec qui j’avais joué : Pierre (Berriau), Vincent Martinez, Tonio Descanvelle et Moussa Maaskri, qui avaient donc une place réservée. Ludovic Berthillot m’intéressait fort comme acteur et, en plus, il est originaire de la ville dans laquelle on a tourné et il a lui-même pratiqué ce métier de tricoteur. Patrick Descamps, que j’avais vu dans les films de Lucas Belvaux, m’intéressait pour sa bonhomie et sa force apparente et la fragilité qui cohabite. On a fait des répétitions au Rugby club de Courbevoie deux mois avant le tournage, puis sur place avec le club de Roanne, des entraînements basiques parce que la plupart des acteurs ne savaient pas jouer au rugby, puis on a mis en place quelques actions avec l’équipe de Roanne.
SR. Tout le monde s’est donné, personne n’a triché. Chapeau, parce que moi qui joue au rugby, je sais que ce n’est pas facile.
OL. Mais le vestiaire m’intéressait plus que le terrain, puisqu’il s’agissait de filmer l’intimité des hommes, et de voir comment ça se goupillait entre les acteurs.
Pierre Berriau. Olivier est quelqu’un de très exigeant sur la matière humaine ; c’est ce qui m’a plu chez lui la première fois que l’on s’est rencontrés pour son court-métrage. J’ai reconnu en lui quelque chose de la fratrie des amis auxquels on tient. Le rugby est vraiment l’allégorie d’une famille qui peut être politique, mais qui est humaine avant tout.
OL. On prend soin les uns des autres, donc oui, le rugby était une pierre angulaire très forte de notre travail, qui a permis de constituer des choses fondatrices pour notre travail sur le plateau.
Ce qui est également touchant dans votre film, c’est la mise en scène d’hommes fragilisés et de femmes fortes.
OL. Le vestiaire, que ce soit celui de l’usine ou du stade, constitue un sas entre la vie réelle et le terrain de représentation du monde professionnel ou du jeu dans le stade. Cet espace intime permet de regarder ces hommes vivre ensemble et se dévoiler dans leurs faiblesses. Au même titre qu’il n’y a pas d’équipe sans coupeur de citron, il n’y a pas d’équipe sans femmes, que ce soit pour beurrer les sandwiches ou gueuler dans les tribunes. Oui, j’aime montrer des hommes fragiles et des femmes fortes, mais cette idée n’est pas vraiment un scoop.
Ce qu’il faut souligner surtout, c’est que cette histoire n’est pas le seul fait d’un auteur qui a pensé à tout, il y a la part énorme amenée par les acteurs, leur incarnation et leurs propositions. Les acteurs se sont emparés à bras le corps de leur rôle. Ils ont imaginé la vie off de leur personnage, et se sont plongés dans l’histoire. C’était vraiment fort.
SR. Olivier nous a laissé la liberté de le faire et nous a offert sa confiance pour pouvoir proposer des choses. Et ça, ça n’arrive pas tout le temps.
OL. Si vous avez les bons acteurs au bon endroit, il n’y a plus grand-chose à faire pour le metteur en scène. J’ai appris avec Kechiche que si l’acteur est responsable de son personnage, au bout d’un moment il le connaît mieux que celui qui l’a écrit.
Nous avons essentiellement parlé de cette équipe d’hommes. Un mot de vos deux actrices, Florence Thomassin et Christa Théret.
OL. J’ai écrit le rôle pour Florence. C’est une actrice que j’aime beaucoup, j’aime son mélange de glamour et de gravité qui collait à ce rôle de femme délaissée.
Je n’avais pas d’idée précise pour le rôle d’Alix, en revanche. C’est la voix de Christa qui m’a plu. J’ai alors visionné les films qu’elle a tournés. Je l’ai trouvée très forte dans ses rôles et, quand je l’ai rencontrée, je l’ai trouvée très fragile. Et là, j’ai entrevu une palette de jeu énorme. C’est aussi une jolie rencontre. Christa est quelqu’un de très sincère. Je l’ai découverte comme partenaire, avant de la découvrir comme actrice au montage ; j’avais plus de recul sur les autres puisque je jouais avec elle.
Tenir un rôle dans un film que l’on réalise, est-ce de la folie ?
OL. (Sourire) Oui, c’est vrai. Ce n’était pas mon choix initial. J’ai cherché un acteur pendant plus d’un an avant de me résoudre à ce que m’avait dit Patrick Grandperret, qui avait produit mon court-métrage : « Pourquoi tu cherches un acteur ? C’est toi l’acteur. » Je pensais que c’était trop difficile de faire les deux. Il y a en effet une part d’inconscience, mais il ne faut pas trop réfléchir. Et puis, je n’étais pas tout seul, c’est un travail d’équipe pour en arriver là.
PB. Je lui demandais s’il allait tenir le coup, s’il avait besoin d’un regard. C’est pas simple.
C’est une expérience que vous renouvellerez ?
OL. C’est épuisant, je n’avais pas pensé à quel point c’est épuisant physiquement.
Comment travaillez-vous avec les acteurs ?
OL. On écrit, on discute, on répète, on modifie. C’est pourquoi j’ai adoré la manière dont Stéphane s’est emparé de son personnage et a fait des propositions. Si les acteurs n’attendent pas qu’on leur dise quoi faire mais qu’ils le font d’eux-mêmes, c’est génial. Et j’ai été gâté par la troupe. Mais on a bossé pour en arriver là et pour constituer cette famille.
Qu’est-ce qui vous plaît dans la réalisation ?
OL. J’aime le plateau, le défi gigantesque de chaque journée, l’adrénaline de réussir la scène.
Vous pensez déjà au deuxième long-métrage ?
OL. Oui.
Vous envisagez de jouer dedans également ?
OL. Je ne pourrai pas, le personnage a 25 ans (sourire).
Vous repartez avec lui sur le prochain projet ?
PB. Ah oui, direct ! En vieillissant, avec Olivier, on gagne en acuité au monde. Et je sais que si je dois retravailler avec lui, je me permettrai de le faire chier au moment de l’écriture. Parce que nous avons l’envie commune de faire passer des choses. On est heureux de jouer, mais il n’y a pas que ça qui compte ; le plus important, c’est ce pour quoi on est en train de se battre, c’est de sentir le dénominateur commun.