La Passion d'Augustine


Céline Bonnier

Peut-être suffirait-il de dire que Céline Bonnier est Québécoise pour exprimer toute la chaleur, la simplicité, la spontanéité et la sympathie immédiate qu’elle dégage... On aimerait que le temps s’étire pour prolonger l’entretien. Elle est l’interprète magistrale, tout en nuances et en retenue, de Sœur Augustine, dans le film de Léa Pool, La Passion d’Augustine.

La Passion d’Augustine est nommé 11 fois au Gala du cinéma québécois*. Qu’avez-vous ressenti à l’annonce de ces nominations, et de la vôtre en particulier dans la catégorie « Meilleure actrice » ? Et quelle importance accordez-vous aux distinctions ?
J’adore ce film et j’en suis très fière. Je suis donc particulièrement heureuse de cette reconnaissance et de cette adhésion des professionnels. Quant à la reconnaissance, ça fait du bien. Je ne la recherche pas, ce n’est pas ce qui me motive pour accepter un projet – ce que j’aime avant tout dans ce métier, ce sont les aventures qui relèvent du défi. Mais recevoir un prix fait plaisir, d’autant qu’en ce qui me concerne [Céline Bonnier a déjà reçu trois prix pour la télévision, deux pour le théâtre et un pour le cinéma, ndlr], ils viennent récompenser des rôles importants pour moi. Cela donne une tape dans le dos pour continuer, donc c’est toujours bon.
C’est la deuxième fois que vous travaillez avec la réalisatrice Léa Pool.
Oui, j’avais travaillé sur Maman est chez le coiffeur en 2008, où nous avions développé un langage commun. Augustine nous a permis de poursuivre notre dialogue.
Le personnage de Sœur Augustine est complexe, à la fois dans la retenue, mais déterminé, et avec une part de mystère. Comment avez-vous abordé le personnage ?
Le scénario donnait peu d’indications. Léa avait envie d’un personnage qui vibre, mais qui soit tout en retenue. C’est aussi une femme forte, qui parle peu, mais qui agit. La retenue a servi à créer une part d’inconnu qui peut relever de la pudeur et d’un regard respectueux sur ces religieuses. En même temps, Léa a laissé le jupon dépasser sous la robe parce que j’ai en moi une forte énergie ‒ j’ai d’ailleurs souvent joué des personnages explosifs, extravagants et fonceurs. Léa l’a laissée sortir de temps en temps, dans l’allure énergique ou certains gestes vifs notamment.
L’énergie se trouve aussi dans l’humour des religieuses, et dans la joyeuseté qui règne au sein de cette communauté.
La réalisatrice tenait à montrer autre chose que la figure austère que l’on associe systématiquement aux religieux. Ces femmes ont eu une vie avant d’entrer dans la congrégation, elles ont choisi cette voie et en sont heureuses.
La musique, dont on pourrait dire qu’elle est élevée au rang de religion, constitue une grande part de leur joie.
La musique les nourrit et leur permet de s’élever. Si Augustine n’enseigne pas la musique et ne transmet pas les valeurs associées à cet art, elle peut mourir. Elle a choisi la musique comme valeur d’équilibre. Devenir un instrumentiste important demande beaucoup de rigueur dans le travail, mais aussi de poésie et d’« arrogance élégante ». J’entends par là quelque chose qui permet d’exploiter sa personnalité et d’en être fier parce que la musicalité, c’est la personnalité de chacun. La musique, c’est l’équilibre entre l’ordre et le désordre. La relation entre Augustine et Alice relève de cela, avec la transmission de leur force et de leur fragilité, qui n’est pas exprimée mais qui se sent. En ce sens, je pense que le spectateur n’est pas envahi par le film, mais se laisse intéresser d’une façon douce et tranquille.
Le spectateur se laisse gagner par la passion de la musique, en partie grâce à la caméra qui filme avec grâce et naturel les mains des pianistes. Or, il se trouve que ces jeunes filles sont toutes des musiciennes, non des comédiennes.
En effet. La réalisatrice souhaitait que la caméra passe des mains au visage des pianistes de manière fluide, c’est pourquoi elle a réalisé son casting dans des écoles de musique. Depuis le film, qui est sorti l’an dernier au Québec, plusieurs de ces jeunes filles enchaînent les concerts, notamment Lysandre Ménard (qui interprète Alice).
La religion est abordée par le prisme des bouleversements engendrés par le concile Vatican II, notamment le dévoilement, qui donne lieu à une scène particulièrement émouvante et d’une très grande beauté.
Tous les spectateurs, que ce soit au Canada, aux Etats-Unis ou ici en France, me parlent de cette scène. Elle est très picturale, la lumière m’a fait penser à Rembrandt. On y voit les différentes réactions face au dévoilement. C’est le moment de la réappropriation du corps. C’est aussi le renoncement au costume et donc à l’anonymat, mais c’est également une renaissance. Le thème du renoncement et des épreuves à traverser est au cœur du film.
Le couvent dans lequel vous avez tourné fermait. Comment avez-vous vécu cette situation qui faisait écho au sujet du film ?
Le premier jour de tournage, j’étais dans ma robe noire, j’arrivais du maquillage quand on me dit que les cinq dernières religieuses qui vivaient là partent en maison de retraite. Avec quelques actrices, on est allées les voir et on leur a demandé comment elles se sentaient. Elles nous ont répondu qu’il fallait savoir passer à autre chose à un moment donné. Encore une fois, le renoncement dans la sérénité. On les a vues partir en voiture, la cloche du couvent a sonné… J’ai pleuré ! Heureusement, on savait qu’on leur rendait hommage avec ce film.
Que représente pour vous le cinéma français ?
L’enfance, tout d’abord. J’ai été élevée avec le cinéma français, Pierre Richard, de Funès… Aujourd’hui, c’est une source d’inspiration.
Y a-t-il un acteur ou une actrice française avec qui vous aimeriez jouer ?
Isabelle Huppert ! Je l’ai vue deux fois au théâtre et j’ai vu beaucoup de ses films. Elle est brillante, elle a une intelligence folle. J’avais joué avec François Cluzet il y a vingt ans, dans Le Vent du Wyoming tourné au Québec. J’adorerais jouer en France, mais je ne sais pas pourquoi, j’ai toujours pensé que je ne correspondais pas aux canons esthétiques du cinéma français.
*La Passion d’Augustine a remporté 6 prix : meilleur film, meilleure réalisatrice, meilleure actrice (Céline Bonnier), meilleure actrice dans un second rôle (Diane Lavallée, qui interprète Sœur Lise), meilleurs costumes, meilleure coiffure.