L'Enfant rêvé


Raphaël Jacoulot et Jalil Lespert

En nous emmenant dans une entreprise familiale au cœur de la forêt franc-comtoise, le quatrième long-métrage de Raphaël Jacoulot, L’Enfant rêvé, interroge sur la filiation, ses enjeux, ses contraintes, les choix qu’elle impose ou qu’elle étouffe, les désirs (faux, peut-être) qu’elle suscite. C’est avec un réel plaisir et un vif intérêt pour la qualité de nos échanges, que j’ai retrouvé le réalisateur accompagné de Jalil Lespert, interprète bouleversant du personnage principal.

Dans votre nouvelle réalisation, je suis à nouveau frappée par votre talent à filmer la nature, la rendant presque olfactivement et tactilement perceptible.
Raphaël Jacoulot. J’aime la nature, c’est vrai, et j’aime la filmer. Pour capter cette sensualité, la façon dont on la ressent dans le film, on a beaucoup travaillé à l’image sur la texture avec Céline Bozon, la cheffe opératrice. Et il y a également un gros travail sur le son, pour travailler les ambiances, le vent, cette sensation des différentes heures de la journée avec les oiseaux, le bruit de la pluie à travers le feuillage…
Et c’est un élément naturel, le bois, qui sert de cadre à votre histoire.
RJ. Cela fait un certain temps que j’avais envie de filmer une scierie, l’univers de la forêt. Et dans cette histoire de transmission familiale, cette forêt qu’on transforme, qu’on coupe, qui repousse raconte quelque chose. Elle existe dès les premières images : on voit l’arbre extrait de la forêt, puis transformé. La métaphore de l’arbre est importante pour raconter l’histoire de François, la question de l’enracinement à son milieu d’origine. C’était donc riche comme image.
La forêt, omniprésente, se métamorphose au fil de l’histoire.
RJ. Il y a quelque chose d’étouffant à être entouré par ces énormes arbres. C’est impressionnant, une forêt. Et c’était passionnant à filmer parce que cela raconte plein de choses. J’aime filmer la nature selon les états des personnages. La forêt évolue complètement au fil du film, et on l’a travaillée comme ça. La forêt du début, de ses rendez-vous amoureux avec Patricia, est paradisiaque, la lumière y entre, les oiseaux chantent. Puis elle va s’assombrir, devenir dangereuse ; elle accompagne les tourments de François et elle finit par être un refuge avec son enfant. Elle a plein de visages. Je l’ai filmée comme j’ai filmé François. Mais c’est vrai que la forêt est un univers qui peut être très anxiogène.
Votre film traite de filiation et de transmission familiale. Avant de parler du désir de paternité de François, pouvons-nous parler du rapport de celui-ci à son père ?
RJ. Avant de rêver lui-même d’un enfant, François est déjà un enfant rêvé. On l’a placé dans une image du bon fils. Il a cette relation avec son père qui peut paraître parfois conflictuelle, mais c’est un enjeu de génération qui se poursuit, et sans doute son père avait-il vécu la même chose avec son propre père. C’est une relation que l’on observe dans les familles où il y a une entreprise, un attachement à un milieu, un désir de perpétuation familiale, de transmission. C’est aussi une façon de garder une trace de soi, de sa famille, et la question du nom qui se maintient à travers le fils.
Son père, toutefois, manifeste un plus grand attachement à son petit-fils, comme si « l’enfant rêvé » l’avait déçu.
Jalil Lespert. Mon personnage est extrêmement jaloux de ce neveu, qui n’est pas son fils, mais le fils de sa sœur. C’est pénible pour lui de voir que la génération suivante n’est pas issue de sa chair. Ce qui m’a plu dans le personnage de François, c’est qu’il a l’étroitesse d’esprit de penser que sa virilité dépend de sa capacité à être père et à pouvoir transmettre des valeurs, une entreprise… Il n’est pas encore l’homme qu’il voudrait être, et en même temps l’image de l’homme qu’il souhaiterait être est complètement fantasmée. C’est un type à la fois ancré, presque rassurant (bon mari, bon fils, bon gars, une vie rangée) et en même temps à côté de la plaque et pas lui-même. Je trouvais ce personnage hyper touchant car c’est rare de montrer cette fragilité. On vit beaucoup à travers les autres, on se construit avec et souvent pour les autres, pour le meilleur et quelquefois pour le pire.
RJ. Sur la virilité, sur le fait d’avoir un enfant, le personnage a un sentiment d’incomplétude, comme si quelque chose ne marchait pas, comme s’il avait une tare.
Il est à la fois écrasé par la personnalité de son père, mais aussi par celle de sa femme qui gère l’entreprise et qui injecte l’argent nécessaire pour la maintenir à flot.
JL. C’est un type qui s’efface, mais je pense qu’il n’est pas foncièrement malheureux de cette situation. Il aime sa femme, il la trouve à sa place et ça lui va très bien. C’est juste que, et c’est en ça que je trouve le titre très bon, c’est un type qui se rêve une vie, du moins qui fantasme une réalité en se disant « ça doit être comme ça ». Et quand il prend conscience que ce n’est pas comme ça et que cela ne le sera probablement jamais, il s’effondre. Il est rattrapé par sa lâcheté et traversé par un amour double parce qu’il aime ces deux femmes. C’est un personnage à la fois très concret et très profond, donc c’était vraiment super intéressant à interpréter.
RJ. Le problème de ce personnage, c’est qu’il n’a jamais fait le choix de quelque chose. Il a le sentiment d’être heureux dans cette famille, dans sa vie, il aime sa femme, il veut un enfant avec elle… Mais il ne s’est jamais posé la question de savoir s’il a réellement envie de ça. Tout son entourage contribue à son enfermement, il suit le rail familial de la scierie ; sa femme également est obsédante sur la question de la filiation sans se rendre compte que son couple a sans doute été abîmé par toutes les tentatives de PMA et qu’ils devraient peut-être partir de cet endroit. Mais en rachetant les parts de l’entreprise, elle l’enferme un peu plus dans ce milieu. En rencontrant Patricia, il a la possibilité d’une autre vie, et la possibilité de faire un choix. Or, il est incapable de choix parce qu’il ne sait pas. Et du coup, il perd complètement pied. Sans doute aussi parce qu’il ne veut pas faire souffrir les gens.
Le choix de Jalil Lespert était une évidence pour incarner ce personnage taiseux et difficile à cerner ?
RJ. On cherchait quelqu’un qui puisse incarner ce personnage complexe, à facettes, comme on l’a dit, mais pour qui on ait aussi de l’empathie. J’avais besoin qu’on le comprenne. On aime aussitôt la présence de Jalil, elle est rassurante. Et cela me permettait de construire un monde intérieur plus torturé ; c’est là que la direction d’acteurs a été passionnante. J’adore travailler avec les acteurs, aller chercher les émotions, c’est fascinant d’assister au dédoublement de l’acteur vers le personnage. Mais cela demande une grande confiance.
Vous interrogez également sur la filiation, à travers le parcours du combattant de la PMA et la question difficile de la voie biologique ou de l’adoption.
RJ. J’avais envie de parler de la filiation et du désir d’enfant, et d’en parler à travers un personnage masculin. Quand j’ai commencé à travailler sur la PMA et l’adoption, il était intéressant de voir les questions que l’on pose aux parents adoptants, qui ne sont pas faciles, que l’on ne pose jamais à des parents quand ils ont envie d’avoir des enfants. On les confronte à la question du désir d’enfant et celle de l’enfant biologique beaucoup, puisque l’adoption consiste à faire le deuil de l’enfant biologique pour aller vers un autre enfant. François et Noémie ne sont pas très en phase sur cette question, lui a plus de mal à se détacher de la filiation biologique.
JL. Noémie souffre en plus physiquement de leurs différentes tentatives. Le parcours en PMA a fragilisé leur couple, la sexualité est bousculée, elle devient mécanique… Ça flingue beaucoup de couples. Ils s’aiment tous les deux profondément, elle sent qu’il faut laisser tomber parce que cela commence à les abîmer ; c’est pourquoi elle passe à l’étape suivante. Lui, à l’instar de son père, se raccroche au biologique, mais il comprend que c’est peut-être la seule solution. Il pense d’ailleurs que la stérilité peut venir de lui. J’aime beaucoup le couple que l’on forme avec Mélanie (Doutey) parce qu’il y a vraiment beaucoup d’amour. Le fait que l’on se connaisse depuis longtemps et que l’on soit copains dans la vie nous a beaucoup aidés à jouer très simplement ces gens simples qui ressemblent à beaucoup de gens, qui se bagarrent pour sauver leur boîte, qui se bagarrent pour avoir un enfant, qui essaient de faire au mieux avec la famille. Ces scènes rythment très bien le film ; ce sont des scènes difficiles parce qu’elles sont justement très quotidiennes, alors que les autres étaient plus fantasmagoriques ou cinématographiques, mais en fait elles structurent le récit et donnent beaucoup de corps à nos personnages.
RJ. Et c’est vrai que cette complicité entre Jalil et Mélanie ‒ en plus, ils ont déjà joué un couple au cinéma ‒ a apporté beaucoup au couple François/Noémie. Noémie était un personnage très compliqué à interpréter, qui passe par plusieurs états. On l’aime, mais elle peut aussi s’assombrir. C’est un personnage très solide et il fallait quelqu’un de fort pour l’incarner. Mélanie Doutey est une comédienne extraordinaire, elle a une palette de jeu très large. Et elle a un jeu très droit, très précis.
JL. En même temps, elle est très instinctive. Elle a beaucoup de métier, elle a fait le Conservatoire, elle a un vrai parcours d’actrice, elle a fait du théâtre également. J’étais très heureux qu’elle ait cette partition.
RJ. Elle a à la fois une grande spontanéité de jeu et une très grande technique.
Plus qu’un couple, c’est une équipe, des copains, pour qui on imagine que la sexualité s’est émoussée.
JL. Oui, ils se connaissent depuis l’enfance, ils sont comme frère et sœur. Ce que je me suis raconté, c’est que c’est le premier amour de François et que l’un comme l’autre n’ont pas connu quelqu’un d’autre. C’est également ce qui était beau dans ce personnage, il n’a jamais trompé sa femme. C’est pas un coureur. Il va vraiment avoir un coup de foudre. Louise Bourgoin est parfaite pour ça. Elle est aux antipodes de la femme qu’il a toujours connue. Le premier baiser échangé entre François et Patricia est d’ailleurs très enfantin. C’était intéressant de voir ce personnage viril, les pieds sur terre, soudain maladroit.
Le coup de foudre que ressent François dès qu’il voit Patricia éveille son désir. Comment aborde-t-on les scènes de sexe ?
JL. C’est jamais évident, il y a la pudeur, l’équipe… Mais là, ça l’était encore moins parce que Louise était enceinte. C’était un cadeau magnifique pour le film, évidemment, mais c’est assez troublant de mimer une scène d’amour avec une partenaire enceinte, et puis il y a l’aspect physiologique, il faut faire attention au ventre. Mais cela s’est bien passé parce que Louise est une actrice très volontaire, elle n’a peur de rien. Et il y avait pour elle quelque chose d’unique à jouer ce rôle en étant enceinte.
RJ. C’était la première fois que je me confrontais à la représentation de la sexualité, mais c’était important pour le film. François est un bon gars qui a connu Noémie jeune, qui n’a jamais pensé qu’il pouvait rencontrer une autre femme. Cela lui tombe dessus. Avec Patricia, il y a un embrasement des sens qui le submerge. Il fallait que le spectateur le ressente, mais c’est vrai que ce n’est pas facile à faire. J’étais aussi intimidé que les acteurs. Il faut le préparer de façon technique pour dédramatiser et faire sauter les verrous.
JL. De façon chorégraphique aussi. Ce qui est important dans les scènes d’amour, au-delà de la pudeur, c’est d’utiliser son corps pour raconter une émotion. Il n’y a rien de pire pour des comédiens qu’un réalisateur qui dit : « Allez-y. » Allez-y où ? C’est quoi la scène ? Qu’est-ce qu’elle raconte ? À partir du moment où les choses sont très claires pour les deux comédiens, pour le réalisateur et l’équipe même, il y a quelque chose de finalement très peu sexy. Cela devient une scène comme une autre.
Les trois scènes de sexe sont très différentes : la première était très simple parce que Louise a tout dédramatisé et qu’on a beaucoup ri, enfermés dans cette voiture. La scène la plus dure pour moi a été celle de la forêt parce qu’on était tout seuls dans l’herbe, en pente, avec toute l’équipe, elle durait longtemps et je devais faire attention au ventre de Louise ; et puis on était entièrement nus et je n’étais pas à l’aise. Quant à celle avec Mélanie, on est dans la violence et la tragédie.
RJ. La scène entre Noémie et François était très importante pour moi ‒ la lutte entre eros et thanatos qui parcourt tout le film ‒, mais elle a été très difficile à tourner. Les acteurs se sont énormément engagés. Pour Mélanie, ce n’était pas simple de jouer ça et son engagement a été d’une grande force. Du coup, ça doit se faire avec beaucoup de confiance.
Terminons en musique. Pouvez-vous me dire un mot de ce violoncelle bouleversant ?
RJ. On l’entend dès les premiers plans. C’est ma troisième collaboration avec le compositeur André Dziezuk. On travaille très en amont sur le projet. J’ai souvent des personnages taiseux, qui ont du mal à exprimer leurs sentiments. La musique est pensée comme leur parole. Le violoncelle est ici la voix de François, il intervient d’ailleurs souvent quand le personnage est seul. Il est grinçant, parfois dissonant, c’est une plainte.