Les Conquérants


Xabi Molia

Le 12 septembre 2013, Xabi Molia venait présenter son deuxième long-métrage, Les Conquérants

Votre film repose sur une malédiction. Vous-même y croyez, ou la considérez-vous uniquement comme une explication romanesque de la poisse ?
Au cours d’un voyage en Chine il y a plusieurs années, j’ai été maudit par un moine bouddhiste pour avoir pris des photos à l’intérieur d’un temple. Et il est vrai qu’il m’est arrivé de me demander par la suite si les périodes malchanceuses que je traversais n’étaient pas liées à cet épisode. Sur le tournage, nous plaisantions beaucoup au début de la nécessité de remettre le Graal à sa place ; mais plus les semaines passaient, plus les catastrophes s’accumulaient et moins la question était ironique. Malheureusement, il était établi que ce serait le dernier plan du film et qu’il serait tourné le dernier jour. Jusqu’à la fin, nous avons été poursuivis par la malchance, dans des proportions invraisemblables : un acteur s’est cassé la jambe et il a fallu le remplacer au dernier moment, un arbre s’est abattu sur le muret sur lequel on devait tourner quelques heures plus tard, nous avons subi plusieurs pannes mécaniques en pleine montagne… J’ai vraiment pensé que ce film était maudit !
Le film relève du merveilleux par son thème,ses héros et sa fantaisie, mais il offre aussi une réflexion allégorique sur le sens que l’on donne à sa vie. Pourrait-on dire qu’il s’agit d’un conte philosophique ?
J’aime l’idée d’un cinéma de l’émerveillement, d’un cinéma qui fabrique des images impossibles où vous ne savez pas comment c’est fait, ni même si vous avez bien vu ce que vous avez vu. J’ai toujours adoré le cinéma de Méliès ou de Buster Keaton, qui est un cinéma de l’onirisme, dans lequel il se passe des choses incroyables. J’avais envie de retrouver cette veine fantaisiste, tout en ancrant mon récit dans le réel. Si c’est un conte, je ne voulais pas que le film en revête les habits dès le départ. L’histoire est tellement loufoque que je devais inscrire les personnages dans une certaine quotidienneté dans laquelle les spectateurs se reconnaissent, pour que le Graal puisse arriver « naturellement ». C’est un film qui commence comme une chronique sociale et qui largue peu à peu les amarres pour nous emmener ailleurs. La philosophie doit se dégager implicitement d’un récit qui, lui, ne doit jamais philosopher ni s’alourdir de sentences. Mais évidemment, c’est un récit qui prend une dimension métaphorique.
Vos héros se retrouvent confrontés au choix de prendre leur vie en main…
Tout à fait. C’est pour ça que mon titre n’est pas entièrement ironique. Certes, quand on voit la tête de Denis Podalydès ou de Mathieu Demy, on sait qu’on est dans le décalage, mais en même temps, ce sont vraiment des conquérants, ils sont à la reconquête de leur vie et décident, pour des raisons différentes et sans doute farfelues, de se reprendre en main. A aucun moment je n’ai voulu faire une parodie, je voulais vraiment faire un film d’aventures et d’action. Même s’il est forcément décalé par le choix de mes héros. C’est amusant d’essayer de marier des choses différentes. Quand on est sincère dans ses intentions, je crois que l’on peut réussir à faire cohabiter émotion, rire et action.
On sent chez vous une réelle jubilation à jouer avec les ruptures de ton.
J’essaie de faire cohabiter des registres qu’il n’est pas simple de faire vivre ensemble, de faire une comédie avec un fond plus grave. Le cinémade Chaplin me touche parce qu’il fait rire et pleurer, les films de Ken Loach sont pleins d’humour mais ancrés dans une réalité très dure. Je fais le cinéma que j’aime en tant que spectateur. Je suis persuadé qu’il existe un public pour ce genre, même si ce sont des films difficiles à financer car le cinéma aime les genres clairement identifiables : annoncer que l’on fait une comédie avec deux héros qui sont des losers dont un est atteint d’un cancer en phase terminale, fait peur aux gens, surtout si vous êtes un jeune cinéaste ! Mon premier film mêlait déjà humour et drame mais le drame l’emportait ; dans celui-ci, je souhaitais inverser les proportions et faire en sorte que l’humour permette aux héros de sortir la tête de l’eau. Mathieu, Denis et moi sommes trois garçons très pudiques, et l’humour est une arme pour être dans la retenue au moment où l’émotion risque de l’emporter. C’est autour de cette idée de réserve que nous nous sommes retrouvés et que nous avons travaillé les personnages.
Parlons justement de vos acteurs. C’est la deuxième fois que vous travaillez avec Denis Podalydès.
J’avais un désir impérieux de retravailler avec lui. Dans mon premier film, le personnage masculin était secondaire ; Denis est venu sur le plateau deux semaines seulement, mais cela a suffi pour que j’aie envie de tourner à nouveau avec lui. C’est un comédien merveilleux doublé d’un homme aussi simple qu’il en a l’air et c’est vraiment un bonheur de travailler avec lui. J’avais le sentiment de ne pas avoir épuisé mon envie de cinéma avec lui, j’avais fait une rencontre fabuleuse et il fallait que j’en fasse quelque chose. Comme j’avais déjà écrit plusieurs versions des Conquérants que j’avais laissées de côté pour faire 8 fois debout, j’ai repris mon scénario avec la conviction que Galaad serait Denis et j’ai réécrit le rôle pour lui. Ecrire pour un comédien est passionnant parce que vous savez dans quoi il excelle, donc vous écrivez des scènes en sachant comment le travail va se passer, et en même temps, vous avez envie de l’emmener où vous ne l’avez pas encore vu, pour continuer le chemin ensemble mais sans se répéter. J’avais envie de casser l’image qu’il trimballe parfois d’acteur cérébral et de l’entraîner dans un film d’aventures, dans des souterrains… lui qui est claustrophobe ! (rires)
Et le choix de Mathieu Demy ?
Quand vous avez un duo, vous devez trouver le bon partenaire. Je cherchais à la fois quelqu’un de dissemblable et qui appartienne à la même famille de cinéma. Il y a beaucoup d’acteurs comiques en France, mais qui sont comiques dans l’outrance. Peu d’acteurs sont capables de vous faire sourire avec très peu de choses. Mathieu a cette finesse d’observation. J’ai visionné un court-métrage dans lequel il jouait et, en dix secondes, j’ai su que c’était lui parce qu’il m’a fait sourire avec de toutes petites choses, une moue, une mimique… Il a l’art de l’élégance comique que possède Denis, et je savais que la collaboration serait fructueuse. Et ça s’est très très bien passé.
Ce duo est une belle trouvaille, qui met en lumière une certaine affinité entre ces deux acteurs.
Tous deux ont la capacité de jouer un loser sympathique, fragile mais pas répulsif. J’aime l’idée qu’un film vous confirme dans le goût que vous avez d’un acteur ‒ et je crois que beaucoup de spectateurs vont retrouver Denis Podalydès avec plaisir ‒, et vous révèle en même temps un acteur ou vous permet de le redécouvrir, et j’espère que Mathieu va toucher un autre public avec ce rôle. Il était ravi de jouer un rationaliste, un réticent, qui fait le choix de croire pour sauver son demi-frère.
Le Pays basque est encore plus beau à travers votre caméra. Vous le présentez de manière poétique et magique…
J’ai réalisé mon premier court-métrage il y a dix ans dans les montagnes basques. François Truffaut disait qu’il faut toujours faire très attention aux cinquante premiers mètres de pellicule impressionnés d’un cinéaste, parce que c’est souvent là que se trouve l’essence de son cinéma. Mes cinquante premiers mètres ont été tournés dans ces montagnes, par goût pour le cinéma des grands espaces. Je suis revenu avec l’envie de faire un film pour partager ces paysages, cet environnement instable et changeant. Le film commence comme une comédie très bien huilée et, quand les personnages arrivent dans la maison de Ramuntxo, les choses se dérèglent. J’avais envie que le film parte sur des chemins de traverse et musarde, comme les héros eux-mêmes sur les chemins de montagne. J’ai voulu traiter le Pays basque comme un lieu onirique et poétique.
Où avez-vous tourné ?
Principalement à Itxassou, Baïgorri et Urdax. On avait choisi le format Scope qui permet de donner toute son amplitude au paysage.
Tourner ce film vous a-t-il enfin libéré de votre malédiction ?
Réponse le 25 septembre !