L'Esprit de famille


Eric Besnard et François Berléand

Votre film parle de la perte du père, du deuil qui isole dans un premier temps, mais qui permet aussi à une famille de retisser des liens qui s’étaient distendus.
Eric Besnard. À travers mes films, mon idée est de lutter contre l’enfermement, contre les bulles, quelles qu’elles soient. Le Goût des merveilles évoquait l’autisme et le veuvage. Celui-ci traite du deuil. Ce qui m’intéresse de savoir, c’est comment, à partir de la condition humaine qui conduit obligatoirement à se rétracter, on apprend à se rouvrir.
Le deuil est un phénomène éminemment individuel, or il y a un moment où vous découvrez que vous n’êtes pas tout seul en deuil et que chaque personne a sa propre subjectivité face à la perte. Le deuil est un moment de redistribution des cartes : l’enlèvement d’une figure, particulièrement paternelle ou maternelle, oblige à reconstruire le puzzle. N’est-ce pas le moment de tendre la main, de reconsidérer les rapports à l’aune des valeurs du disparu, qui vous augmentent et dont vous êtes garant ? En scénarisation, c’est un moment que je trouve intéressant. Voilà comment s’est construite l’histoire. J’ai mêlé ma sensibilité et mon savoir-faire.
Avec le personnage de la mère, autour de laquelle se retrouve la famille, vous exprimez le désarroi et les interrogations dans lesquels plonge le veuvage.
EB. Je ne suis pas parti de là, en réalité. Ce film s’inscrit dans une trilogie : le premier, Mes héros, exprimait mon rapport à mes parents et plus particulièrement à ma mère ; Le Goût des merveilles évoquait métaphoriquement ma compagne ; celui-ci aurait pu s’appeler « Papa » si le premier s’était appelé « Maman ». J’étais proche de mon père et j’ai pris sa mort comme un bouleversement complet de mon quotidien. Il a fallu que j’écrive aussitôt, pour exprimer ma douleur. J’ai commencé par écrire un livre, mais très vite je me suis dit que cela n’avait pas de sens : j’écris des films, mon père était metteur en scène de cinéma, il fallait que j’écrive un film qui lui aurait plu. Je n’avais aucune idée d’où j’allais au départ, le film n’avait qu’une dimension cathartique. J’ai véritablement écrit à quatre mains, j’entendais ses commentaires sur ce que j’écrivais. Je dialoguais avec lui en permanence dans ma tête. Ce qui m’a conduit, paradoxalement, à écrire un film qui n’est pas du tout ma vie.
Je constate la solitude de ma mère au quotidien. Elle continue à parler à mon père, elle ne croit pas aux fantômes, mais intellectuellement c’est important pour elle de garder ce contact. Et ce contact passe aussi par la familiarité des lieux. C’est pourquoi le personnage de mon film ne veut pas déménager. Il fallait que je trouve un lieu pour une femme seule, qui en même temps soit une maison familiale où l’on a envie d’être. Et c’est ainsi que l’on glisse sur une histoire de famille.
Vous avez choisi de confier, une nouvelle fois, le rôle de la mère à Josiane Balasko.
EB. Elle avait déjà joué ma mère dans Mes héros, en effet. La question était de savoir si je pouvais la réutiliser pour ce rôle sans doublonner. Or, les personnages sont extrêmement différents et c’est ça qui est intéressant. Elle incarne ici une femme forte, plutôt élégante, qui est dans un rayonnement positif. Pour définir Josiane, je raconte souvent cette anecdote : pendant qu’elle joue une scène dramatique, le caméraman pleure. À la fin de la scène, alors que je la remercie, elle me répond : « C’est pas ça qui est difficile dans ce métier, c’est de faire rire. » Elle est un magnifique violon pour jouer ces partitions-là.
François Berléand. J’étais en cours chez Balachova avec Josiane, on faisait beaucoup d’impros et dès que l’on nous demandait quelque chose, tout le monde riait parce qu’on avait cette vis comica. Et je suis d’accord que quand on sait faire rire, on peut faire pleurer. Josiane, en tout cas, a ce talent inouï.
Chacun de vos films souligne le soin particulier que vous portez au décor, à l’ameublement et à la lumière, et la maison que vous avez choisie pour réunir cette famille confirme ce souci du détail.
EB. La maison est un personnage essentiel, qui dit tout sur la famille. Il faut donc que chaque élément du décor dise qui est cette famille. Avec mon chef décorateur, je refais tout l’intérieur. L’ameublement est également une indication très importante pour les acteurs, pour les ancrer dans leur rôle. La lumière est tout aussi essentielle. Cette maison avait la spécificité d’être sur des parcs à huîtres, ce qui signifie que toutes les six heures, elle change complètement : à marée haute, elle se reflète dans l’eau ; à marée basse, elle devient triste, avec la boue et les bateaux échoués. Vous devez donc structurer le plan de travail en fonction. C’est ça le cinéma, quand l’image parle sans que vous ayez à dire. Ce travail en amont permet d’apporter beaucoup de réponses aux acteurs sur leur personnage et sa psychologie. Par ailleurs, tous les décors naturels se trouvaient à proximité de la maison, ce qui a permis à l’équipe de rester toujours compacte, sans dilution dans les voyages. C’est un luxe et c’est assez rare.
Qu’est-ce que cela fait de jouer un mort ? D’autant que c’est la deuxième fois cette année (au théâtre dans Encore un instant, avec Michelle Laroque NdR) !
FB. C’est vrai, c’était mon année fantôme ! On se connaît avec Eric depuis qu’il fait ce métier, j’avais fait son premier court-métrage. Quand il m’a dit : « J’ai écrit un rôle pour toi », je ne savais pas ce que c’était. Je prends le scénario, et à la page 5, le personnage meurt ! Je me suis dit : « Mais il se fout de ma gueule ! » Cela a été très drôle.
Je connaissais bien son père, et je connaissais surtout la relation extraordinaire qui l’unissait à son père et la tendresse entre eux. Ce rôle a donc été une pression énorme pour moi jusqu’à la veille du tournage, où je me suis senti autorisé par la mère d’Eric à l’interpréter. Je ne vais pas dire que c’est un rôle comme un autre parce que c’est particulier de jouer un fantôme, mais il y a le texte, on fait confiance à la situation et puis il y a cette espèce de déguisement permanent avec des costumes différents qui font que vous êtes vraiment dans le jeu. Et puis Eric a cette capacité à écrire des dialogues formidables. On a passé un tournage idyllique, parce qu’on était une bande en huis clos, comme au théâtre.
De fait, tous les acteurs sont également acteurs de théâtre. Cela change-t-il quelque chose au jeu ?
FB. C’est facile parce que chacun donne le la et l’autre suit, on est dans la même tonalité. On a le tempo de la comédie. Et puis on prend le temps de chercher aussi, on répète. Au théâtre, on prend le temps. Pour ma prochaine pièce, par exemple, j’ai deux mois de répétition, un luxe. Bizarrement au cinéma, on ne prend pas le temps, alors que le film va être inscrit pour l’éternité.
EB. Vous n’aurez jamais un problème de texte avec un acteur de théâtre, ce qui est un atout énorme parce qu’on lutte contre le temps sur un plateau. Et l’autre point essentiel, c’est le plaisir du travail. Pour les acteurs de théâtre, la valeur travail est essentielle. On est dans la recherche permanente, pour être au plus juste, pour améliorer ce qui peut l’être.
Comment cela s’est-il passé, techniquement, de jouer avec un fantôme : vous avez donné la réplique à vos camarades ou ils jouaient sans vous ?
FB. C’est ça qui était rigolo : il y avait des scènes où je n’étais pas présent et des scènes où l’on tournait sans moi au départ, puis à la demande d’Eric et de Guillaume, j’arrivais dans la scène sans savoir si j’y serais ou non au final.
EB. Au cinéma, vous avez des convictions, mais il y a des certitudes qui sont dangereuses. Le film parle de la présence dans l’absence, ce qui veut clairement dire que le personnage de François devra être absent certaines fois, physiquement présent dans certaines scènes, et des scènes où il n’y aura que sa voix. Mais selon le déroulement de la scène, de la scène précédente ou de la météo, vous modifiez la façon dont vous utilisez chacun de ces cas de figure. À l’écriture, c’était plus simple d’écrire les scènes sans lui (à l’exception des scènes avec Guillaume, bien sûr), puis de l’intégrer comme une sorte de Jiminy Cricket. Comme en plus, François est un acteur qui a besoin de vivre sur un plateau et d’être facétieux, s’il est là tout de suite il va être là ! (Rires.)
Pourquoi avoir multiplié les tenues que porte le père, alors qu’on pourrait imaginer qu’il porte tout au long du film celle dans laquelle il est mort ?
EB. L’idée est dangereuse cinématographiquement, parce qu’on peut vite se laisser déborder par une excentricité outrancière. Il y a à la fois l’idée de la fantaisie du personnage, c’est un hédoniste ; et l’idée que c’est le personnage de Guillaume qui le voit comme ça.
FB. Quand on a fait les essayages costumes, je n’avais jamais vu autant de costumes pour moi, il y avait trois portants ! Moi, je les ai pris comme si c’étaient les costumes de sa vie, et son fils se souvient de lui dans ces différentes tenues.
Votre fils est joué par Guillaume de Tonquédec, qui pourrait être votre fils…
FB. Non ! Quand Eric m’a dit que je serais le père de Guillaume, je lui ai dit : « Mais à quel âge je l’ai eu ? » (Rires)
Je ne songeais pas à l’état civil, mais à une certaine similarité dans l’élégance et la douceur.
FB. C’est vrai qu’on a une certaine familiarité, et qu’il pourrait être mon fils.
EB. Je cherchais un personnage qui assume d’être en creux. Tous les autres personnages sont plus flamboyants que lui. Il fallait donc un acteur empathique qui puisse jouer un personnage pas très sympathique au début et qui s’ouvre progressivement. Dans cette gamme de jeu-là, le premier nom qui me vient, c’est Jack Lemmon. Et Guillaume me fait penser à Jack Lemmon. Je ne suis pas le premier à avoir eu cette idée, puisqu’il a joué La Garçonnière, et 7 ans de réflexion… Et puis je l’avais beaucoup aimé dans un rôle dramatique, Les Nuits d’été, dans lequel il incarne un travesti.
Cet homme sombre, taciturne, est marié à une femme lumineuse, interprétée par Isabelle Carré.
EB. Elle est l’inscription dans le réel pour son mari qui est bloqué dans l’imaginaire, et elle va lui rappeler que le réel vaut la peine d’être vécu. Et elle est celle qui comprend tous les personnages, d’où sa relation avec sa belle-mère.
FB. Je ris en repensant à la première scène.
EB. On a tourné cette scène très tôt dans le film. Je n’ai jamais tourné avec Isabelle, je dis « moteur ». On fait une prise, c’est magnifique. Je me permets un commentaire. Ce qu’elle fait à la deuxième prise… ouah ! Je sais que je vais me régaler pendant deux mois ! C’est un cadeau. Non seulement, c’est agréable, ça va vite, la communication est facile, mais en plus elle m’apporte une confiance énorme pour les semaines de tournage. C’est exactement ce qu’on disait, il y a des acteurs qui non seulement jouent leur rôle, mais solidifient l’édifice.