L'Etudiante et Monsieur Henri


Ivan Calbérac et Guillaume de Tonquédec

Ivan Calbérac est venu présenter au Select son quatrième long-métrage en tant que réalisateur, L'Etudiante et Monsieur Henri, accompagné de Guillaume de Tonquédec. Rencontre dans la douce lumière d'une fin de journée de septembre.

Pourquoi avoir choisi d’adapter la pièce de théâtre que vous aviez écrite, et montée en 2012 ?
Ivan Calbérac. Etant réalisateur de cinéma, la question se posait. La structure narrative se prêtait à une adaptation cinématographique. L’absence d’unité de temps me permettait d’aérer le récit et de créer de nouveaux personnages. L’adaptation a été complexe, mais assez naturelle. Et puis, la pièce avait eu beaucoup de succès auprès du public.
En faire un film constitue-t-il un moyen de toucher un public plus large encore et/ou de continuer à faire vivre cette histoire ?
IC. C’est vrai qu’un film permet de toucher beaucoup plus de gens, mais surtout ce qu’il y a de génial avec un film, c’est que ça reste. Même s’il existe des captations de pièces, cela reste le témoignage d’une représentation, pas du spectacle lui-même. Le théâtre est fait pour être vu, c’est du spectacle vivant. J’avais envie que cette œuvre reste, et rencontre beaucoup de spectateurs ‒ même si la pièce avait déjà attiré beaucoup de monde ‒, et que cette histoire puisse s’inscrire dans le temps, comme le cinéma le permet.
De plus, vous n’aviez pas mis en scène la pièce (c’était José Paul, ndlr). Là, vous avez réalisé le film, ce qui vous permettait également de montrer les images que vous pouviez avoir en tête à l’écriture.
IC. J’étais très heureux de la mise en scène de José. Notre collaboration a été merveilleuse, et j’ai appris beaucoup à son contact. Mais c’est vrai, comme je suis un réalisateur de cinéma, j’ai des images qui me viennent. Et en adaptant la pièce, j’ai eu immédiatement un univers visuel. Et puis, l’important a été d’affiner la psychologie des personnages. Au théâtre, la convention fait qu’on peut se permettre certains raccourcis parce qu’on a besoin que l’action avance. Au cinéma, on a vraiment besoin de comprendre et de saisir le chemin psychologique du personnage pour être en empathie avec lui, et pour y croire. Au théâtre, on peut mettre quatre chaises et dire c’est une cuisine, au cinéma il faut une vraie cuisine.
Concernant le casting, comment avez-vous pu vous défaire de l’image et du jeu des comédiens de la pièce ? Et pourquoi ne pas avoir proposé à Roger Dumas de reprendre le rôle ?
IC. Pour des raisons économiques. On avait besoin de têtes d’affiche et les têtes d’affiche ne sont pas les mêmes au cinéma et au théâtre. Roger Dumas avait vraiment fait des merveilles dans la pièce, mais on avait besoin d’un acteur plus populaire au cinéma. Les financiers demandent des acteurs qui ont de la notoriété, c’est comme ça que cela marche. Sur certains films, on peut contourner cette règle, mais sur une comédie populaire, c’est compliqué. Et puis, cela me donnait un nouvel élan d’avoir une distribution différente.
Comment avez-vous pensé à Claude Brasseur ?
IC. On est allés le voir au théâtre, dans La Colère du tigre, où il incarne Clemenceau. Il était vraiment remarquable. Il avait toutes les facettes du personnage que je recherchais, à la fois facétieux, bougon, colérique, attendrissant, et je me suis dit : « C’est mon Monsieur Henri ! »
C’était également votre première rencontre avec Claude Brasseur ?
Guillaume de Tonquédec. C’était la première fois que je le rencontrais, oui. Cela fait très bizarre de se retrouver en face de Claude Brasseur, particulièrement quand on joue, et surtout pour quelqu’un comme moi. J’ai quarante-huit ans et je suis né avec lui, si l’on peut dire. J’ai vu tous ses films, j’ai l’impression qu’il pourrait être mon père ou un oncle, c’est quelqu’un de ma famille. Quand, tout d’un coup, on parle à Claude Brasseur en vrai, on a l’impression d’être dans un film. Ça tombe bien puisqu’il fallait qu’on en fasse un ensemble ! J’étais en même temps impressionné, émerveillé et à l’aise parce que c’est un acteur qui vient du théâtre comme moi. On vient de la même famille, nos façons de travailler sont comparables. Et cela m’a rassuré parce que c’est quelqu’un que j’admire beaucoup, dont j’admire le parcours aussi. On a une vision similaire du métier d’acteur, c’est un travail d’artisan. On fait du mieux qu’on peut avec ce qu’on est, on réfléchit, on se retrouve autour d’une table et on lit. Ce qui m’a plu, c’est que j’ai vu que son texte était très annoté. Il avait beaucoup réfléchi et travaillé ses scènes avant même que le tournage ne commence, et comme je fais pareil ‒ ce qu’on m’a parfois reproché ‒, cela m’a rassuré. Et puis, il fait partie des grands acteurs, c’est-à-dire que ça joue tout seul. Il n’y a pas de maniérisme ou de star system. On joue et on s’amuse, il y a un plaisir de vie et de travail qui m’a transporté parce que j’ai la même envie que lui. En le voyant, je me suis dit que je ne m’étais pas trompé dans ma façon de travailler et de faire mes choix. J’aimerais devenir Claude Brasseur (rires).
Claude Brasseur dit également avoir eu beaucoup de plaisir à jouer avec vous, et souligne l’esprit de troupe qui existe entre comédiens de théâtre.
GdT. Au théâtre, on est davantage solidaires les uns des autres, avec l’équipe technique également. L’acteur dépend de celui qui va lever le rideau, de celui qui va envoyer la musique, la lumière, etc. Un effet sonore est comme une réplique, il faut qu’il soit envoyé au bon moment. Il y a une solidarité au théâtre parce qu’une fois que « le torchon est levé » comme on dit, on n’a pas le droit de décevoir le public. Michel Bouquet, que j’avais comme professeur au Conservatoire, me disait : « Ils sont venus pour te voir en chier. » Cela me faisait rire, mais il avait profondément raison, parce qu’en effet, les spectateurs viennent pour être divertis au sens fort du terme. Nous acteurs avons une responsabilité. Partager cette même envie me plaît vraiment et, du coup, il y a quelque chose ‒ qui n’a plus cours de nos jours ‒, c’est le respect. On se respecte quel que soit le niveau de carrière, quel que soit l’âge ou ce qu’on a à faire sur le plateau. Il y a quelque chose de solidaire et d’égalitaire au théâtre. Et quand on retrouve cet esprit-là sur un plateau de cinéma, qu’est-ce que c’est agréable. Avec le respect de l’autre et la politesse, on fait un film élégant où on aime être ensemble, partager les choses et les jouer. Ivan nous avait écrit une très jolie partition père/fils avec des choses subtiles à faire passer, à deviner dans un regard, un mouvement, une attitude du corps. On s’est mis au service l’un de l’autre et ça a joué. C’était un plaisir fou.
Quel réalisateur est Ivan Calbérac ?
GdT. C’est d’abord un auteur. Gabin disait : « Un bon film, c’est d’abord une bonne histoire, puis une bonne histoire et une bonne histoire. » Ivan choisit ses mots. J’aime ce rapport à la langue, les mots ont un sens, et quand c’est bien écrit c’est quand même mieux, surtout dans un temps de déliquescence langagière. Mais c’est sans prise de tête, cela ne cherche pas à être de la grande littérature, même si un bon auteur peut devenir un classique, parce qu’un adjectif n’est pas choisi au hasard, l’ordre des mots non plus. Il est également auteur avec sa caméra. Il sait placer sa caméra pour filmer l’acteur certes, mais surtout le personnage et raconter quelque chose avec son cadre. A cela s’ajoute la direction d’acteurs. On peut être un bon auteur, un bon réalisateur, mais ne pas savoir diriger ses acteurs et rater son film aussi. Il faut savoir mettre son acteur en confiance. Si on l’a choisi, c’est qu’on pense qu’il est apte à jouer le rôle. Donc quand choisit un acteur, on signe une partie de sa mise en scène. Une fois qu’il a dit oui, c’est foutu ! (Rires.) C’est un saut dans le vide courageux. Il faut alors savoir faire confiance à l’acteur pour qu’il puisse s’abandonner et lâcher des choses, que lui-même ne trouvera peut-être pas terribles, mais qui seront les bonnes pour le personnage et l’histoire.
Il se dégage de votre casting une impression de grande harmonie.
IC. C’était un enjeu important. Guillaume a raison, quand on choisit un acteur, c’est une grand part de la direction d’acteurs et de la mise en scène. J’ai eu beaucoup de chance sur ce film parce que j’ai pu travailler avec les comédiens dont je rêvais et qui étaient mes premiers choix. J’avais déjà pensé à Guillaume pour la pièce, mais il était alors engagé sur d’autres projets. Je suis revenu tout de suite vers lui pour le film, pour interpréter Paul. C’était l’idéal pour moi, intellectuellement et intuitivement, parce qu’il est capable d’incarner toute l’humanité et toute la candeur dont j’avais besoin pour le personnage, et en même temps jouer le mec un peu soumis, un peu introverti qui n’arrive pas à s’opposer à son père. Guillaume permet tout ça tout de suite. Et c’était un réel enjeu parce qu’une grande partie de la crédibilité de l’histoire tient à la crédibilité de ce personnage. Claude Brasseur, au contraire, c’est presque un contre-emploi. Il a joué les séducteurs, le papa sympathique dans La Boum, le diplomate malin dans Le Souper, le copain idéal dans Nous irons tous au paradis… Mais c’est en fait un rôle qui lui correspond vraiment bien parce qu’il sait tout à fait faire l’homme bougon. Claude dit que ce qui l’a beaucoup touché dans le personnage, c’est sa pudeur. Et puis, c’est un personnage riche et jubilatoire parce qu’il a beaucoup d’humour, de l’humanité et qu’il évolue au fil du film. Avec Noémie, cela a été un coup de cœur en audition, et une évidence. Le rôle, ce qu’elle dégageait… tout était aligné. Quant à Frédérique Bel, on se connaissait déjà. Ce n’est pas la Frédérique Bel qu’on connaît, et je trouvais intéressant ce décalage. On a refaçonné un peu son look. Effectivement, il se dégage une unité de ce casting parce que ces quatre acteurs ont une humanité très présente, ils sont généreux et je pense que leur plaisir de jouer ensemble transparaît.
GdT. Généreux, c’est le mot juste. On avait vraiment envie de jouer, de défendre cette histoire. On avait confiance les uns dans les autres et on s’est amusés.
IC. Ce sont vraiment des acteurs qui donnent. Guillaume et Claude ont pris Noémie sous leur aile, l’ont rassurée parce que c’était vraiment un rôle très important pour elle et difficile sur la distance (elle a joué 36 jours sur 38 de tournage). Frédérique a été adorable avec elle. C’est quelqu’un qui a un grand cœur. Quant à Noémie, elle est simple, humble, bienveillante. On était là pour travailler, mais je crois que tout le monde s’est plu, ce qui a permis d’aller loin dans le travail. Cela a été un tournage très studieux, mais très joyeux.
C’est le premier long-métrage pour Noémie Schmidt. Débuter dans une comédie n’est pas le plus facile. Et elle tient parfaitement son rôle face à Claude Brasseur.
IC. Elle a vraiment su se hisser au niveau de Claude et de Guillaume, et ce n’est pas rien.
GdT. C’est une travailleuse, elle est perfectionniste, elle en veut. A la fin du tournage, je lui ai simplement dit : « Ne change rien. » Elle a déjà tout, même humainement et en termes de maturité. Elle a un certain recul, elle est bien ancrée dans la vie, et elle a un bon instinct.
IC. Il y a deux choses : le talent et l’attitude. Noémie a les deux.
Qu’est-ce qui vous a attiré dans ce rôle ? Et ne fait-il pas trop écho à des personnages dans lesquels on vous a déjà vu ?
GdT. Il est vrai que le personnage a tout d’autres personnages que j’ai déjà pu jouer, bien élevé, correct, etc. Mais ce qui m’a touché et qui m’a fait accepter le rôle, c’est son rapport avec son père qui influence toute sa vie. Je n’avais jamais joué ça, d’être sous la coupe d’un père. Et ce qui me bouleverse dans ce film, c’est l’amour qui existe entre le père et le fils, mais qu’ils n’expriment pas. De même, l’arrivée de cette fille qui chamboule le destin de chacun des personnages dans un sens qu’elle-même ne supposait pas m’a beaucoup touché. Evidemment, je me sers de mon enveloppe lisse, passe-partout et bien élevée, mais pour faire passer autre chose.
IC. Je vais vous dire ce que je pense vraiment. On peut reprocher à Picasso de faire toujours du Picasso, à Luchini de faire toujours du Luchini. Quand on arrive à imposer un style, à l’affiner à chaque toile, à chaque rôle, c’est l’art véritable. On voudrait qu’un acteur fasse tout et n’importe quoi. Vous ne vous rendez pas compte de la difficulté et de l’intérêt que cela représente. Ce que Guillaume fait avec ce personnage ne correspond pas du tout à ce qu’il fait dans Fais pas ci, fais pas ça. Les nuances sont très différentes, ce n’est pas du tout ce qu’il faisait dans SMS ou Le Prénom. Après oui, ça reste Guillaume, et c’est ça qui est intéressant. On a un acteur qui, à chaque rôle, arrive à imprimer sa patte, son style, on ne peut rêver mieux. Le mythe de l’Actors Studio, le mythe de l’acteur qu’on ne reconnaît jamais, ça n’existe pas.
Ma question semble vous avoir agacé…
IC. Non, elle ne m’agace pas, mais je combats cette idée fermement. Quand un acteur excelle dans un type de rôle, je trouve génial qu’il accepte encore de le jouer. Parce qu’on arrive à des absurdités dans le cinéma, où des gens ne veulent plus du tout jouer leur emploi (parfois parce que les journalistes leur reprochent de faire toujours la même chose) alors qu’il n’y a pas mieux qu’eux pour jouer ça… C’est marteau ! On va prendre un acteur qui sera moins bien. Pour moi, on ne peut rêver mieux que de définir un style. J’ai un très bon copain, Stéphane Brizé, à qui on reproche de faire toujours le même film. Et immanquablement, il répond : « ben oui, et ça me va très bien ; je veux toujours faire le même film ». Je parle toujours des mêmes choses, on n’a pas dix mille trucs différents à dire dans la vie. Seulement, on les répète, on les cherche, on fait des variations, on tourne autour et soudain on touche un truc vrai et là, c’est magnifique.
GdT. Surtout quand le texte permet d’exprimer ces choses-là. Des sous-Renaud Lepic, on m’en a proposé pas mal et j’ai toujours dit non. Là ce qui m’a intéressé, c’est l’écriture, et le rapport à l’enfance aussi, cet homme qui n’a jamais réussi à se construire. J’aime quand le personnage n’est pas tout à fait le même à la fin qu’au début, et c’est vraiment le cas dans ce film pour chacun des personnages. J’y ai mis ma sensibilité et mon rapport à l’enfance.
IC. Et puis, Guillaume séduit par une jeune fille de vingt ans, je n’avais jamais vu. Guillaume qui chante à tue-tête Et on démarre une autre histoire dans une Renault Espace, je suis désolé, mais je n’avais jamais vu. Cette exubérance, cette folie-là, il ne les avait jamais jouées. Après, c’est vrai, j’ai pris chez Guillaume cette familiarité, que l’on va détourner pendant le film, parce qu’il me fallait créer une empathie immédiate pour ce fils totalement dénigré par son père et présenté de manière épouvantable.
GdT. Quelle superbe entrée ! (Rires.) Le personnage dont on parle tout le premier acte et qui fait son entrée au début du deuxième, c’est quand même la meilleure entrée possible.
Vous débutez la promotion du film ?
GdT. Oui, la première projection a eu lieu au festival d’Angoulême. C’est un festival qui prend beaucoup d’ampleur et qui est un indicateur très important pour la profession et pour le public. Nous avons été véritablement saisis par l’accueil des spectateurs qui ont fait une standing ovation pendant dix minutes. Quelqu’un a même lancé un « Pour Claude Brasseur, hip hip hip hourra », repris trois fois. Cela fout la chair de poule. Les gens qui rient et qui pleurent, c’est tout ce que j’aime. Je re-signe dès que c’est possible (sourire).