Comme des rois


Xabi Molia

Kad Merad en arnaqueur à la petite semaine pour faire vivre sa famille, qui se débat entre créanciers nerveux et son fils qui veut arrêter les magouilles. Une fois encore, l’écriture de Xabi Molia mène avec bonheur le spectateur du rire à la petite larme qui pointe au coin de l’oeil. C’est avec un plaisir sincère que j’ai retrouvé le réalisateur pour parler de son troisième long-métrage, Comme des rois.

On sort de votre film en se demandant si la famille est un socle ou un boulet au pied.
C’est effectivement la question qui est posée dans le film, et que je me pose moi-même : vais-je être un boulet pour mes enfants, quand bien même je les aime éperdument ? Ne vais-je pas leur faire du mal, à vouloir trop prendre soin d’eux ? Est-ce que je ne vais pas les priver de confiance en eux et d’autonomie à trop vouloir les conseiller ? Ma génération croit trop qu’elle est responsable du bonheur de ses enfants. Ma condition de père de deux jeunes garçons m’a conduit à ces questions et m’a amené à imaginer ce père, bienveillant, mais envahissant.
Joseph refuse que son fils devienne acteur : c’est pour le garder auprès de lui ou par rejet de la condition d’acteur ?
Le scénario a connu beaucoup de réécritures. Le personnage de Joseph était beaucoup plus sombre, toxique, avec un besoin narcissique de son fils, pour avoir à ses côtés quelqu’un de moins bon arnaqueur que lui. « Le maître n’est rien sans son valet. » J’ai essayé de gommer cette noirceur. Mais on se demande jusqu’où il peut aller pour garder son fils avec lui.
Il y a un jeu de miroir entre le fils qui veut être acteur et le père qui joue la comédie pour chacune de ses arnaques.
C’est un film sur le métier de comédien car un arnaqueur est un comédien. Micka a envie de se démarquer de son père, mais il a envie de faire le même métier que lui. Il y a une filiation, et c’est ce que comprend son père à la fin : son fils ne le trahit pas, il fait le même métier, mais lui dit aux spectateurs qu’il joue, contrairement à l’arnaqueur qui fait croire que ce qu’il dit est vrai.
Joseph subvient aux besoins de sa famille en multipliant les arnaques. Arnaques vraiment drôles d’inventivité. Où êtes-vous allé chercher certaines idées ?
J’ai beaucoup écumé les forums d’arnaqués, et je me suis moi-même souvent fait arnaquer parce que j’adore qu’on me raconte des histoires. J’ai ainsi acheté à prix d’or une soi-disant brioche artisanale à des jeunes qui m’ont vanté une production bio. J’aurais dû avoir la puce à l’oreille parce qu’elle était emballée dans de la cellophane, mais j’ai écouté l’histoire et j’ai payé deux ou trois fois son prix cette brioche que j’ai retrouvée plus tard dans la supérette au bas de mon immeuble (rire).
C’est Kad Merad qui campe ce personnage à la fois détestable et touchant. Vous pensiez à lui pendant l’écriture ?
Non, je n’aurais jamais imaginé travailler avec lui. On me situe plutôt dans le cinéma d’auteur, alors qu'il est surtout connu pour des films grand public, donc je n’ai pas pensé à lui à l’écriture. Mais pendant que j’écrivais ce rôle, mon entourage a attiré mon attention sur le fait que le personnage de Joseph a une vraie noirceur et que le film ne pourrait être réussi que si l’on est en empathie avec lui. Et puis, je suis tombé sur Baron noir et j’ai eu l’impression de voir Joseph, un idéaliste qui recourt à tous les moyens pour réussir, un salopard au grand cœur. Kad Merad amène une bonhomie au personnage, qui neutralise le jugement et fait qu’on est avec lui. Oui, il vole les pauvres gens, mais c’est pour le bien de sa famille.
Son fils est incarné par Kacey Mottet-Klein, déjà remarqué dans de nombreux films malgré son jeune âge.
J’ai rarement été déconcerté par un acteur à ce point, c’est-à-dire ne pas savoir comment travailler avec lui et en même temps voir que les choses marchent. Il a une voix intérieure, une intensité. C’est la première fois qu’il a des scènes de comédie. Jusqu’ici il a été pris pour sa dureté, son côté sauvage. Il a amené une richesse et une intelligence qui n’étaient pas dans le scénario. Le Micka que j’avais écrit était un personnage beaucoup plus lunaire et fragile ; Kacey lui a apporté une énergie physique et une rébellion.
L’entente entre les deux acteurs et la bienveillance paternelle sont vibrantes à l’écran.
Je pense que quand on fait un film, il y a deux histoires, celle du film et celle du tournage. Un tournage, c’est une aventure collective et il faut que cela soit une belle histoire. C’est pourquoi je suis très attentif à la première scène et la dernière scène qu’un acteur va jouer. Cela m’embête qu’il commence et finisse par quelque chose d’anodin. La dernière scène que joue Kad Merad est celle où après avoir volé du métal, ils sont payés et Micka dit à Joseph : « Est-ce que tu crois que je vais y arriver ? » Et Joseph répond : « Bien sûr que tu vas y arriver, je t’ai vu à l’œuvre. » Dans l’histoire du tournage, c’est le moment où Kad termine le film, c’est sa dernière scène, il part après et ils ne se reverront pas, alors que Kacey a encore deux semaines de tournage. La tendresse que Joseph a pour Micka à ce moment-là me touche énormément, et je ne sais pas si c’est l’histoire de Micka et Joseph ou celle de Kad et Kacey. Je pense que cela amène quelque de chose de très beau au film parce que c’est l’au revoir d’un comédien à un autre.
Concernant la dimension paternelle, Kad a une vraie générosité, ce qui est très important parce que plus vous aidez votre partenaire à jouer bien, plus il va vous faire jouer bien. Il y a des acteurs qui n’ont pas cette générosité et cette intelligence-là. Peu d’acteurs sont là pour leur partenaire quand ils sont eux-mêmes hors champ.
Dans cette relation père/fils que vous mettez en scène, les femmes apparaissent en arrière-plan. Mais ce sont elles qui apportent la pondération et la lucidité qui font cruellement défaut à Joseph. J’en profite pour vous exprimer le regret, très personnel, de ne pas voir davantage Sylvie Testud !
Mais oui, je sais ! Sylvie Testud est arrivée très tardivement sur le projet. Si j’avais su, j’aurais probablement écrit davantage pour elle parce qu’on a envie d’entendre plus une telle actrice. Mais en même temps, c’est super qu’une actrice comme elle accepte un petit rôle parce qu’elle aime le projet. Je souhaitais un film tendu parce que les personnages sont pris à la gorge, et un film resserré sur le père et le fils. Et en même temps, je suis très sensible à la façon dont on représente les femmes – peut-être parce que j’ai trois sœurs. C’est pourquoi j’ai voulu que la mère et la fille soient celles à qui on ne la fait pas. Joseph enfume tout le monde, sauf elles, et il n’arrive pas à se soustraire à leur regard. Par ailleurs, elles avancent, elles essaient de trouver leur place dans la société. Joseph lui n’avance pas, il est bloqué dans son passé, peut-être sa splendeur passée… Il est anachronique.
Vous parlez des gens qui galèrent, sans tomber dans la caricature que l’on nous sert souvent, de marginaux désociabilisés ou tombés dans la grande délinquance et la violence.
Quand vous avez un sujet social en France, vous êtes quasiment condamné à une forme de dolorisme : ils sont pauvres, ils vont mal, ils sont moches, ils sont mal habillés, ils sont désespérés, ils font la gueule. J’ai longtemps eu l’intuition que c’était faux. Dans Huit fois debout, par exemple, j’avais mis de la fantaisie, de l’humour, du décalage. Et puis, j’ai réalisé avec ma sœur un documentaire pour Arte, Le Terrain, dans lequel on observait le rôle du football en banlieue. J’ai tourné pendant un an et demi dans une école de foot à Aubervilliers, qui est l’une des villes les plus pauvres de France. La banlieue cristallise les préjugés de tous bords : pour la droite, c’est tous des racailles, pour la gauche, ce sont des victimes terriblement malheureuses qu’il faut sauver. Mais la réalité n’est pas ça. La vraie précarité, je l’ai ressentie dans l’impossibilité de s’imaginer ailleurs, d’être dans une société bloquée, dans un ghetto. C’est le personnage de Micka qui se demande s’il a le droit de rêver à une vie autre que celle à laquelle il est destiné. On me reproche parfois de mélanger comédie et drame, mais c’est la vie. A Aubervilliers, j’ai rencontré un footballeur qui jouait du piano, un autre qui voulait être mathématicien.
Ce qui est intéressant, c’est que lorsqu’on a cherché de l’argent pour financer le film, on s’est heurtés aux mêmes préjugés que Micka : des interlocuteurs nous ont dit qu’il n’était pas très vraisemblable que ce jeune veuille faire du théâtre. Et pourtant, il y a des ateliers théâtre à Aubervilliers, à Saint-Denis (où ils ont monté une tragédie d’Eschyle !). Là encore, la réalité rejoint la fiction. La difficulté à faire le film est en adéquation avec la difficulté des personnages à exister hors des représentations dans lesquelles on a envie de les enfermer.
L’écriture du scénario a-t-elle été longue ?
J’ai eu beaucoup de mal à écrire ce film. C’est bizarre, parce qu’aujourd’hui cela paraît fluide. En fait, j’ai écrit ce film pour une scène clé qui faisait basculer l’histoire, mais la deuxième moitié du film était très noire. J’ai alors tout repris. Et en fait, j’ai retiré la scène pour laquelle j’avais voulu faire ce film ! C’est dingue, non ?
Que faut-il comprendre ? Heureux comme des rois ?
J’aime bien le jeu entre un titre et sa matière, avec un espace pour l’interprétation. Cette expression est tirée d’une réplique qui a disparu (« Il y a beaucoup de fric à se faire, on sera comme des rois »). Mais j’ai aimé ce truc de toujours garder la tête hors de l’eau et l’espoir qu’un jour ça ira mieux. Bien sûr, il y a une pointe ironique parce que ce sont des bras cassés, mais il y a toujours un horizon lumineux. Et puis Joseph se considère comme un aristocrate de l’arnaque.