"J'ai une passion dévorante pour l'Italie."
Alexandre Bertin
Le plaisir de lecture des Silences de Pietrasecca a été tel que je souhaitais échanger avec Alexandre Bertin pour le remercier, d’abord, de ce cadeau, mais aussi pour en apprendre davantage sur son écriture et le choix de ce sujet grave.
Comment êtes-vous venu à l’écriture ?
Un peu par hasard, en réalité. J’ai toujours beaucoup lu depuis l’enfance, mais je n’ai jamais tenu de journal ni ressenti l’envie d’écrire. Pendant le confinement, j’ai participé à une master class en ligne animée par Éric-Emmanuel Schmitt. Je me suis beaucoup amusé à faire les exercices proposés et c’est ainsi que j’ai pris goût à l’écriture. J’ai écrit une nouvelle, dont je n’ai rien fait, mais qui m’a permis d’écrire une vingtaine de pages, puis j’ai écrit mon premier roman (sur le base-ball aux États-Unis, publié en 2022). Aujourd’hui, j’ai besoin d’écrire tout le temps.
Vous écrivez tous les jours ?
Je ne m’impose pas d’écrire tous les jours, mais quand je suis en phase d’écriture, j’y pense tout le temps.
Votre roman emmène le lecteur en Italie, à travers l’évocation d’un fait historique terrible, et pourtant peu connu. Pourquoi avoir choisi ce sujet ?
En 2017, je suis tombé sur le livre Amère libération d’Eliane Patriarca, originaire de la Ciociaria, qui a mené une enquête sur les marocchinate perpétrées dans cette région, dont sa famille ne lui avait jamais parlé. Je ne connaissais pas du tout cette partie sombre de la Seconde Guerre mondiale. Il s’agit des exactions et des viols dont s’est rendue coupable l’armée d’Afrique du maréchal Juin, notamment au moment de la bataille de Monte Cassino. J’ai fait des recherches, sans grand succès. J’ai gardé le sujet dans un coin de ma tête et quand j’ai décidé que mon second roman se situerait en Italie, j’y ai repensé. Mes recherches côté italien ont été beaucoup plus fructueuses car les associations de victimes y sont nombreuses, ainsi que les chercheurs en histoire et en anthropologie. J’ai voulu porter à la connaissance des lecteurs français cet épisode de l’histoire qui implique le corps expéditionnaire français.
Vous traitez aussi, à travers l’engagement de votre personnage principal Lorena, de l’IVG.
C’était important pour moi pour plusieurs raisons. Tout d’abord, j’avais été marqué par Un livre de martyrs américains de Joyce Carol Oates, qui dénonce la violence des militants anti-avortement aux États-Unis. D’autre part, je suis marié et j’ai deux filles, de vingt et seize ans, qui sont au cœur des questions féministes et je vis dans ce bouillonnement-là, notamment la question du droit à disposer de son corps aujourd’hui remis en cause… Il y avait également un aspect purement fictionnel autour de mon personnage principal, qui découvre qu’elle a été adoptée. À trente ans, apprendre qu’on a vécu dans le secret et le mensonge est un choc. L’histoire se déroule en 1973, au moment du procès de Gigliola Pierobon, poursuivie pour avoir eu recours à un avortement. Nous sommes un an après le procès de Bobigny avec Gisèle Halimi, il était naturel que mon personnage principal soit une militante féministe. Dans les années 1970, les Italiennes reprennent le contrôle des luttes sociales après avoir été évincées du mouvement ouvrier de mai 1968, très contestataire mais empreint de patriarcat et avec une forte connotation catholique – très différent du Mai 68 français.
Nous partageons la même passion pour l’Italie, et ce que j’ai particulièrement apprécié dans votre roman, c’est qu’elle n’est pas réduite à un simple décor, elle est un personnage à part entière qui imprègne l’atmosphère de votre texte.
Je voulais en effet éviter tout folklore. La seule image folklorique que je me suis autorisée est la description de Little Italy à New York, mais c’est celle véhiculée par la culture américaine dans les années 1970-80. Et j’ai inventé le lieu-dit Pietrasecca, qui n’existe pas. Je suis un fou des murs en pierre sèche et je voulais qu’elles soient présentes dans mon roman. On les retrouve notamment avec le lavoir, qui est un lieu central de l’intrigue.
Votre qualité de conteur est indéniable, tant dans la construction de votre récit que dans la psychologie et la trajectoire de vos personnages. Mais le lecteur est également happé par la fluidité de votre écriture. Car si l’on imagine aisément la quantité de recherches que vous avez dû effectuer, elles sont si habilement distillées qu’elles n’ont pas la lourdeur didactique dont pâtissent parfois les romans bâtis autour d’un fait historique.
J’aime intégrer les éléments historiques dans des dialogues ou dans des détails disséminés dans le récit, afin que le lecteur les attrape au fil de sa lecture plutôt que dans un chapitre consacré au contexte historique. La documentation est très inspirante dans ma fiction. Beaucoup d’idées me sont venues pendant que je faisais des recherches et j’ai continué mes recherches tout en écrivant parce que je voulais que ce soit le plus juste possible historiquement et géographiquement.
La fluidité que vous soulignez est due à mon éditrice Emmanuelle Collas ainsi qu’à sa fille Justine Collas qui ont gommé le « style » que je voulais essayer de donner avec des métaphores ou des tournures qui alourdissaient le récit.
Vous laissez-vous porter par votre plume ou l’architecture de votre histoire est-elle fixée avant de commencer ?
Je ne fais pas un plan extrêmement précis, je sais à peu près les grandes étapes par lesquelles je veux passer, après je me laisse déborder par ma plume. Certaines idées mènent parfois à des impasses, il faut savoir les oublier pour repartir dans la bonne direction, et j’avoue que j’ai du mal à oublier les idées (sourire). C’est pourquoi la phase de réécriture est très importante, pour veiller à ce que tout concorde, qu’il n’y ait pas d’incohérences.
Vous disiez en ouverture de cet entretien penser tout le temps à l’écriture. Avez-vous déjà une nouvelle histoire en tête ?
Je travaille en effet à mon troisième roman. Il sera cette fois essentiellement romanesque car je ne me sens pas la force de repartir aussitôt dans un travail de recherches aussi accaparant que celui fourni pour Les Silences de Pietrasecca.