Esperluette | Sophie Loria

« Le cœur du métier d’éditeur, c’est de faire lire un texte. »

Josée Guellil

En cette sombre époque, où la culture est la première sacrifiée, il est plus que jamais primordial de soutenir et saluer le travail acharné des promoteurs de l’art et de la connaissance. Parmi ces passionnés, les éditeurs indépendants, fourmis industrieuses qui doivent redoubler d’efforts et d’énergie pour exister face aux grands groupes, méritent amplement que l’on mette en lumière leur action pour faire exister le livre.

Rencontre avec Josée Guellil, directrice éditoriale des éditions In8, qui fêtent cette année leurs vingt-cinq ans d’existence.

Comment sont nées les éditions In8 ?

La maison a été créée en 2001 par Olivier Bois, après une première expérience dans l’édition – il avait cofondé les éditions Cairn avec Jean-Luc Kerebel dans les années 1990. La maison était alors adossée à un atelier graphique, l’Atelier In8, qui réalisait des travaux de prépresse, de graphisme et de packaging, activités qui se sont essoufflées en raison du contexte économique. Aujourd’hui, l’Atelier In8 propose essentiellement des dispositifs de média qui articulent print et numérique.

La maison d’édition s’est développée autour de deux tropismes très forts : le polar et le format court. On publie davantage du roman noir que du polar, pour adultes et pour adolescents, à travers des romans courts d’une centaine de pages, ce qu’on appelle novellas. L’ADN perdure, même s’il a évolué à la faveur de nos goûts en interne, mais aussi du marché du livre parce que pour exister quand on est un petit éditeur, il faut réussir à proposer des formats ou des textes innovants que des éditeurs plus costauds n’ont pas identifié ou pas souhaité travailler.

Comment le nom de la maison a-t-il été choisi ?

 

 

Nous avons choisi la référence au format in-octavo, un terme technique de l’imprimerie qui renvoie à la fabrication du livre papier. Au départ, c’était In-octavo en toutes lettres, puis pour des raisons de communication, nous avons créé le logo In8. Que les lecteurs, ne connaissant pas le format d’impression, ont prononcé « Inuit ». Nous avons fait un pas vers eux en adoptant cette prononciation, tout en conservant le logo In8.

Combien de titres publiez-vous annuellement ?

 

 

Aujourd’hui, on édite entre 7 et 10 livres par an : un à deux romans, deux à trois titres dans la collection « Polaroïd » et trois à quatre titres dans la collection « Faction ». On a eu des années plus productives, jusqu’à 15 titres, mais nous étions plus nombreux à nous occuper du destin des livres. On a préféré réduire le nombre de titres pour pouvoir correctement les accompagner.

Présentez-nous vos deux collections.

La collection « Polaroïd » a vu le jour en 2010. Nous avions rencontré au Salon du livre de Pau Marc Villard, un nouvelliste réputé dans le milieu du polar, édité chez Gallimard ; il nous avait confié une nouvelle. Comme le courant était bien passé, nous lui avons proposé de créer et de diriger une collection de novellas. Cela fait seize ans qu’il la pilote. C’est une collection qui compte plus de quarante titres, réunissant des auteurs à très forte notoriété comme Nicolas Mathieu, Marion Brunet, Marcus Malte ou Jean-Bernard Pouy, mais aussi des primo-romanciers comme Jérémy Bouquin qui a fait son chemin depuis, Pascale Dietrich… C’est une collection assez ouverte, devenue un peu iconique, d’abord parce que très bien portée par Marc Villard, un homme extraordinaire avec une forte personnalité, qui garantit à la collection une identité marquée, mais aussi parce qu’elle permet à certains auteurs de publier des textes dont le format est refusé par leur éditeur attitré ; ils viennent vers nous librement car ils ne font pas d’infidélité à leur éditeur de roman. Le format court est un exercice intéressant car le volume de texte induit une esthétique, mais aussi un style d’écriture très serré, instantané comme un Polaroïd. La collection propose des textes acérés qui ne pourraient pas être visibles ailleurs.

La collection « Faction » est la petite sœur de « Polaroïd ». Elle a été créée en 2021 à la faveur de deux constats. Le premier, c’est que les lecteurs de Polaroïd, notamment les enseignants, nous demandaient quels textes de la collection ils pouvaient proposer à des jeunes. Cela impliquait de faire un travail de sélection pour écarter les sujets qui n’intéressent absolument pas les adolescents, comme l’outrage du temps sur le corps d’une femme à la ménopause ou d’un homme qui a des problèmes avec les femmes. L’autre mécanisme s’est déroulé en 2019 avec le mouvement des Gilets jaunes. À l’époque, ma fille aînée avait neuf ans et elle me demandait de lui expliquer cette contestation. Elle était abonnée à des supports de presse pour enfants, qui ne donnent des faits sociaux que des descriptions très factuelles ne rendant pas compte de la misère, de ce qu’est un travailleur pauvre, d’une petite retraite qui ne permet pas de boucler les fins de mois… L’aspect charnel et humain des faits sociaux n’était pas évoqué. Or, notre maison recevait des manuscrits qui parlaient de ces sujets. On s’est alors dit qu’il fallait créer une passerelle entre les interrogations des jeunes lecteurs et les auteurs qui écrivent sur ces sujets. On a conservé le roman noir, dans un format court qui ne rebute pas un lecteur qui ne s’aventurera jamais dans un texte de quatre cents pages, et qui offre une petite fenêtre sur la manière dont on peut penser le monde dans lequel on habite. Nos auteurs maison nous ont proposé assez vite des textes pour cette collection.

 

La collection « Faction » est estampillée « pour adolescents », mais pour prendre un seul exemple, le bouleversant Vindicte de Gildas Guyot, publié dans cette collection, ce sont des textes qui peuvent tout à fait être lus et appréciés par les adultes.

 

 

Nous sommes dans une position ambiguë en disant que c’est une collection pour adolescents, tout en nous élevant contre cette segmentation, qui est récente. Antoine de Saint-Exupéry ne s’est pas posé la question de savoir pour quelle tranche d’âge il écrivait Le Petit Prince ; quand on fait étudier Racine à des collégiens, on ne se pose pas davantage la question de savoir si c’est une pièce pour enfants ou adultes. Quand un texte est fort, que c’est de la vraie littérature, il offre différents niveaux de lecture. On demande à nos auteurs de ne pas modifier leur écriture, ni le style ni la trame, quitte à publier parfois des textes clivants, qui ébouriffent d’ailleurs davantage les adultes que les jeunes.

Avez-vous à cœur de publier chaque année un premier texte ?

Il peut arriver que l’on choisisse un premier texte, mais il faut qu’on soit convaincu à 300 %. Quand on est un petit éditeur indépendant, on ne peut pas se permettre de sortir un texte en étant tiède. Un premier roman présente souvent de nombreuses aspérités et l’on ne peut pas préjuger de la capacité de l’auteur à retravailler son texte. C’est une prise de risque au niveau éditorial, puis au niveau de la promotion. Un primo-romancier n’est attendu nulle part, il faut tout faire, cela demande deux fois plus de travail que pour un auteur qui a déjà été publié. Il est certain que c’est merveilleux quand on tombe sur un manuscrit qui nous emballe, dans lequel on décèle quelque chose d’unique. La grande satisfaction est d’éditer un premier texte, puis un deuxième dans une autre collection parce qu’on a vraiment l’impression d’avoir mis le pied à l’étrier à un auteur, qui commence et a des choses à dire. En fait, on cherche peut-être plus le deuxième titre que le premier, contrairement à nos confrères (sourire).

Pouvez-vous définir la notion d’éditeur indépendant ?

 

 

Selon la définition des économistes du livre, ce sont les éditeurs qui n’appartiennent pas à un groupe. Cela signifie surtout que ce sont des éditeurs qui doivent se débrouiller pour organiser la réception de leurs livres parce que les gros éditeurs sont aussi les gros diffuseurs-distributeurs, et les éditeurs qui appartiennent au groupe bénéficient de l’appareil commercial associé et d’une place prépondérante sur le marché du livre. L’éditeur indépendant doit construire sa propre stratégie pour aller chercher les lecteurs un par un, en passant par tous les partenaires de la chaîne du livre, les libraires et particulièrement les libraires indépendants, les organisateurs de manifestations, les médiathèques, les critiques… Le métier d’éditeur n’a pas de sens si l’on imprime un livre qui n’est pas lu par un seul lecteur. Le cœur du métier d’éditeur, c’est de faire lire un texte.

Dans ce combat inégal pour se faire une place, comment fait un petit éditeur pour (sur)vivre ?

 

Je ne parle pas au nom des autres éditeurs, mais nous avons une activité complémentaire. Nos petits tirages (1 500/2 000 exemplaires en moyenne) ne nous permettent pas de vivre de notre activité éditoriale, d’autant moins que nous avons choisi d’avoir un petit prix de vente (8,90 euros). Quand vous enlevez la part diffuseur-distributeur et la part libraire, le calcul est vite fait.

Pour savoir comment tient un éditeur, gros ou petit, il faut comprendre que la vente de livres correspond plus ou moins à 30 % du chiffre d’affaires. C’est pourquoi la cession de droits est capitale, et cela va l’être de plus en plus parce que les Français changent leurs habitudes de consommation culturelle. La cession des droits recouvre l’adaptation audiovisuelle, théâtrale, en bande dessinée, le livre audio, la publication dans la presse, la traduction et l’édition poche. C’est passionnant d’assister au travail sur une adaptation entre les différents artistes, et c’est surtout très gratifiant de voir un texte poursuivre son existence sur les planches ou sur un écran des années après sa publication. Cela fait aussi partie de la magie du métier.

Bénéficiez-vous d’aides ?

 

La Région nous aide. Nos confrères éditeurs et libraires de la France entière nous envient d’être en Nouvelle-Aquitaine parce que nous sommes très soutenus par l’agence régionale. Cela passe par des subventions, mais aussi de la mise en réseau. Ils sont très attentifs, ils connaissent très bien le monde du livre, les différents acteurs de l’écosystème régional. On essaie de se fédérer entre professionnels, nous sommes adhérents de l’Association des éditeurs de Nouvelle-Aquitaine, cela aide aussi et on se sent moins seuls.

Les salons ont-ils une incidence sur les ventes ?

 

Pas vraiment, en tout cas on ne compte pas dessus. Ils constituent plutôt des occasions de rencontres, moins pour nous que pour les auteurs. On consacre beaucoup de temps à ce que nos auteurs soient invités dans les manifestations. Mais on n’estime pas l’importance d’un festival au chiffre d’affaires que l’on y développe. Très peu d’auteurs vivent de la vente de leurs livres ; en revanche, s’ils continuent d’écrire, c’est parce qu’ils y trouvent une reconnaissance. C’est pourquoi ils ont besoin de parler de leur texte, de leur travail d’écriture, plus que de signer des livres. Ils ont besoin d’échanger, d’avoir des retours de lecteurs, et de professionnels.

La presse écrite demeure-t-elle un atout promotionnel ?

 

 

Nous sommes assez soutenus par la presse ; cela a pris du temps à être construit, mais ils finissent par être attentifs à ce que l’on fait. Mais c’est beaucoup moins prescripteur qu’avant. C’est important d’un point de vue symbolique, cela nous encourage, et Dieu sait qu’il faut du courage pour continuer.

Comment fait-on exister un livre parmi le nombre étourdissant de parutions ?

Pas évident… Si on avait la recette magique ! Il y a des livres auxquels vous croyez énormément et vous n’avez aucun papier parce que c’est tombé au mauvais moment, il ne trouve pas son lectorat, vous avez des retours librairie six mois après… Et il y en a d’autres qui démarrent. J’ai découvert avec la collection « Faction » qu’en littérature jeunesse, on a davantage de temps. Les livres mettent plus de temps à être découverts, mais une fois qu’ils sont repérés, ils ont une existence plus longue. Gildas Guyot, par exemple, reçoit encore des invitations pour Vindicte qui est sorti il y a plus de deux ans. En littérature adulte, cela n’arrive pas. Il y a tellement de production, tellement de compétition, avec en plus des grosses maisons d’édition qui cannibalisent un peu tout, que le tri est plus sévère et offre moins de possibilités et moins de temps pour installer un livre. Je cherche encore la méthode infaillible !

 

 

Dans une société qui lit de moins en moins, faut-il être fou ou passionné pour être éditeur aujourd’hui ?

Sans aucun doute les deux. Certes, il y a une lutte à mener face à la pléthore de publications, mais en littérature, il y aura toujours quelque chose de différent qui sera présenté et ne sera pas soluble dans tous les divertissements proposés. Il est vrai que les gens modifient leur mode de lecture, les adultes plus que les jeunes ; contrairement à ce que l’on pense, les jeunes lisent encore beaucoup. La tranche d’âge qui recule le plus est celle des 35-45 ans, mais je pense que lorsqu’ils auront été écœurés par tous les contenus numériques, ils reviendront à la lecture. En attendant, c’est vrai, il faut traverser la tempête. Mais il y a toujours des raisons d’espérer.

Josée Guellil, entourée des auteurs Gildas Guyot et Yvan Robin, aux Escales du livre de Bordeaux.